Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique

Formé au baby fútbol argentin avant d’évoluer au Racing Club, puis en France et en Italie, Patricio D’Amico a prolongé son parcours de joueur par un engagement d’entraîneur et de cadre technique à la Fédération française de football.

Il nous partage sa perspective de la structuration des apprentissages, du rôle des repères individuels et collectifs, et de la posture de l’éducateur. Il aborde également les thèmes de la qualité du lien, l’intelligence émotionnelle et l’observation des comportements des joueurs non porteurs du ballon.

Cette mise en scène a nourri mon regard sur le football. L’action que nous suivons ne montre qu’une partie de ce qui se construit. Ailleurs sur le terrain, des joueurs se déplacent, se rendent disponibles et préparent déjà une suite possible. J’aime penser à ces relations, puis essayer de les repérer et de les voir se construire dans le jeu.

« Je vois ces repères comme une boussole que j’ai progressivement construite. Son nord est devenu l’émancipation intellectuelle parce que je voulais comprendre mon environnement pour former mon propre jugement et agir avec davantage d’autonomie »

À chaque changement de club, il a fallu reconstruire un équilibre, pour moi mais aussi pour ma famille. Nous nous attachions à un lieu, puis il fallait faire les valises et recommencer ailleurs. « Il faut tenir » était un repère que je portais depuis l’enfance. Avec le temps, j’ai appris à y ajouter d’autres questions : qu’est-ce que je comprends de cette situation ? Qu’est-ce que je peux ajuster ? De quoi ai-je besoin pour avancer ?

Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mes racines dans le football remontent à mon enfance, en Argentine. J’ai commencé à cinq ans avec mon frère jumeau, dans les clubs de quartiers, les clubs sociaux comme on dit à Buenos Aires, avec ce football à cinq très compétitif, le « baby football ». Il n’y avait pas vraiment cette notion d’école de foot : on était tout de suite dans la compétition. Le baby football, ça se joue à cinq plus le gardien, donc six joueurs, et la dernière année, ça passe à quatre plus le gardien, avant de passer au football à onze, vers 13 ans.

Je considère que 70 à 80 % de notre formation avec mon frère a été familiale. Nous avons eu la chance d’être très bien accompagnés autour de valeurs très fortes. Mon père nous transmettait des valeurs au quotidien, comme l’engagement face à l’adversité. Mon grand-père paternel, c’était quelqu’un de très « carré », il avait reçu une formation militaire à l’adolescence, il était très porté sur la réflexion, l’intelligence, la capacité à comprendre ce qu’on faisait. Pour lui, il ne suffisait pas d’agir, il fallait toujours avoir une raison derrière l’action. 

Et puis il y avait ma mère, qui se dédiait énormément à nous et intransigeante sur l’éducation. Elle vérifiait qu’on était bien dans notre tête avant d’aller aux entraînements et insistait beaucoup sur le respect de soi, de l’autre et de son environnement. Enfin, il y avait ma grand-mère maternelle, très sensible et très attentive aux rituels et aux petites choses du quotidien. Elle nous transmettait l’optimisme, la foi et la joie de vivre, d’une manière plus intérieure. Sans oublier notre sœur, qui veillait toujours à ce que les jumeaux aillent bien !

Notre système familial, c’était comme un bunker. Au centre, il y avait le goût du travail et cette fraternité, cette protection mutuelle. Avec mon frère, nous étions deux, mais nous fonctionnions presque comme une seule personne.

Le football était très, très compétitif, mais nous, on savait se regarder et on savait toujours où était l’autre. Je pense qu’on a eu cette chance-là. Celle de grandir, jouer et vivre les matchs ensemble. Cette relation, elle nous donnait une force particulière. 

Le terrain relevait presque du sacré. Les valeurs apprises à la maison devaient se retrouver dans notre manière de jouer, à travers l’engagement, la solidarité, l’intelligence et le respect.

La famille, les valeurs, on était attendu sur ça. On attendait de nous de montrer notre intelligence. Mon père, il était très à cheval là-dessus et mon grand-père, s’il voyait que je faisais quelque chose sans réfléchir, il me disait qu’il était capable de partir du stade. C’est pour dire à quel niveau il était, lui ! Il faisait ça avec beaucoup d’humour, dans un jeu de rôle, en rajoutant des tonnes, mais au fond, il était très sérieux.

Vous avez été formé à Vélez Sarsfield puis à All Boys, avant de faire vos débuts en première division argentine au Racing Club de Avellaneda. Ce nom évoque, pour le public français, le Racing Club de France, avec des couleurs de maillot assez proches. Mais le Racing argentin possède sa propre histoire, profondément ancrée à Avellaneda et marquée par sa rivalité avec Independiente. Que représente pour vous le fait d’avoir grandi dans une culture du football aussi forte, populaire et passionnelle, puis d’avoir découvert le plus haut niveau dans un tel club ?

Nous avons commencé par le baby-football au club social Gimnasia y Esgrima de Vélez Sarsfield, avant de passer au football à onze à Vélez Sarsfield, puis de poursuivre notre formation à All Boys. Tout ce parcours s’est déroulé dans un périmètre d’environ trois kilomètres. C’était vraiment notre environnement, nos quartiers, notre quotidien. J’ai joué mon premier match professionnel à dix-sept ans avec All Boys, le club du quartier de Floresta, en deuxième division argentine. J’ai ensuite rejoint le Racing Club de Avellaneda, où j’ai fait mes débuts en première division.

Vers dix-sept, dix-huit ans, j’ai aussi décidé d’entreprendre des études de droit. Pendant environ cinq ans, jusqu’à vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai étudié à l’Université del Salvador tout en jouant au football professionnellement.

Mon quotidien était bien rempli : entraînement le matin avec l’équipe professionnelle, une petite sieste l’après-midi, puis les cours de droit le soir. Deux ou trois fois par semaine, je pratiquais également le yoga, assez discrètement, car ce n’était pas quelque chose que l’on évoquait facilement dans le football à cette époque.

« Pendant environ cinq ans, jusqu’à vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai étudié à l’Université del Salvador tout en jouant au football professionnellement. »

Avec mon frère, nous étions supporters de Vélez Sarsfield et admirions notamment Carlos Bianchi. Nous aimions cette place de supporters, et nous ne nous imaginions pas forcément devenir professionnels. Nous voyions aussi la pression qui pesait sur les joueurs, et cela nous faisait réfléchir.

Les études et le yoga m’ont beaucoup aidé à vivre cette pression. L’université structurait ma pensée et me donnait un espace en dehors du football. Le yoga m’aidait à me concentrer et à rester présent. J’étais attaquant, on attendait donc de moi que je marque, et j’avais besoin de ces appuis.

Puis est arrivé mon premier match en première division avec le Racing, à vingt et un ans, contre Independiente. La veille, j’étais encore en cours de droit procédural avec un juge qui était lui-même supporter du Racing.

Le club traversait alors une crise institutionnelle majeure, avec une très forte pression populaire. Je me souviens de ma préparation mentale avant ce match. Pour moi, il fallait être là, pleinement là, et tenir.

« Les études et le yoga m’ont beaucoup aidé à vivre cette pression. L’université structurait ma pensée et me donnait un espace en dehors du football »

Nous avons terminé la rencontre avec quatre joueurs expulsés, parmi lesquels Roberto Trotta et Carlos Mac Allister, le père d’Alexis. Il y avait de fortes personnalités dans cette équipe. En deuxième mi-temps, je commençais à avoir des crampes, mais je ne voulais pas lâcher. Malgré la défaite, mon père m’attendait pour me ramener à la maison, et nous sommes rentrés avec la fierté d’avoir tenu jusqu’au bout et d’avoir tout donné. C’était une entrée intense dans la première division argentine.

Le mardi suivant, je suis retourné à l’université. Le professeur avait prévu une interrogation surprise. Je n’avais rien préparé et, pour la première fois de ma vie, j’ai rendu une feuille blanche. Je craignais sa réaction. Il m’a regardé et m’a demandé : « Monsieur D’Amico, pourquoi n’avez-vous pas dribblé le gardien lorsque vous vous êtes retrouvé face à lui ? » Bon, je n’ai plus jamais repris cette matière !

Mes camarades voyaient bien que j’étais présent en cours, mais que mon esprit était parfois encore sur le terrain. J’ai validé vingt-deux matières, mais concilier les études avec les exigences du football professionnel, surtout en première division, devenait très difficile. Cette expérience m’a pourtant beaucoup apporté. Elle m’a appris à organiser mon travail, à réfléchir et à me concentrer, tout en gardant un espace personnel en dehors du football. Ce sont des ressources qui m’ont accompagné pendant toute ma carrière.

Vous avez découvert le football français avec le FC Metz, avant de passer notamment par Wasquehal et Châteauroux, et vous y avez ensuite construit une partie importante de votre parcours. Quel regard portiez-vous sur la France lorsque vous êtes arrivé, et quel regard portez-vous sur le pays aujourd’hui ?

Avant d’arriver en France, j’étais passé par l’Espagne, à Badajoz, où mon frère a également joué. La langue rendait l’adaptation plus facile pour nous. La première différence que j’ai ressentie entre l’Argentine et l’Europe concernait surtout la pression autour des joueurs. En Argentine, je vivais très intensément les attentes des supporters et les tensions liées aux rivalités. En Europe, j’ai découvert un rapport différent à cette pression.

À Metz, j’ai rencontré un football très structuré, avec une organisation et des exigences auxquelles je devais m’adapter. Au début, cette place accordée à la performance pouvait me sembler un peu froide. Mais j’ai aussi découvert des personnes remarquables, notamment Carlo Molinari et sa famille, dont l’attention portée aux autres m’a marqué. Joël Muller était également très en avance dans son approche de l’entraînement.

Pendant la préparation, il nous faisait prendre nos pulsations et nous apprenait à mieux comprendre la charge de travail et notre état physique. Je découvrais des repères concrets pour observer et évaluer la performance. Mon adaptation a pourtant été difficile et ma première année a été marquée par des problèmes musculaires récurrents, qui ont conduit à des examens approfondis à Strasbourg, jusqu’à une biopsie. C’était une période éprouvante.

Avec le recul, je mesure aujourd’hui combien j’avais besoin de comprendre ce nouvel environnement, ses codes, son organisation et ce que l’on attendait de moi. Ces repères étaient essentiels pour trouver ma place, m’adapter et pouvoir exprimer pleinement mes qualités. Je voulais peut-être tout comprendre trop vite, alors qu’il me fallait aussi accepter le temps de ce cheminement.

Deux ans plus tard, je marquais le but de la montée devant trente mille spectateurs. Quand je repense à ce moment, je pense aussi à tout ce qui l’avait précédé : les difficultés, les efforts et le fait de ne pas avoir lâché. Cette joie donnait un sens particulier au chemin parcouru.

« J’avais besoin de comprendre ce nouvel environnement, ses codes, son organisation et ce que l’on attendait de moi. Ces repères étaient essentiels pour trouver ma place, m’adapter et pouvoir exprimer pleinement mes qualités »

Mon premier agent m’a accompagné dans cette transition. Il venait du monde du droit et avait exercé comme notaire avant de devenir représentant de joueurs. Sa rigueur et la confiance que nous avions construite me rassuraient à ce moment important de mon parcours. J’ai toujours accordé beaucoup de valeur à l’environnement humain dans lequel j’évoluais, comme cela avait été le cas avec ma famille à mes débuts. Il m’a proposé de commencer comme entraîneur principal au Deportivo Maldonado, en deuxième division uruguayenne. Le club avait une structure particulière, organisée en société anonyme avec des investisseurs anglais. J’y assumais la responsabilité technique.

En 2004, lors de ma dernière année comme joueur en France, à Châteauroux, nous avons atteint la finale de la Coupe de France contre le Paris Saint-Germain. Je continuais alors à chercher des repères pour mieux comprendre le jeu, mon parcours et la manière de transmettre. C’est à cette période que j’ai eu l’immense chance de rencontrer Patrick Pion et son équipe, lors de ma première formation d’entraîneur.

J’ai commencé à trouver des réponses à des questions qui m’accompagnaient depuis longtemps. La formation me donnait des outils pour mieux me situer, comprendre mon environnement et agir. Je me sentais un peu comme un capitaine de bateau en pleine mer. Pour avancer, j’avais besoin de repères et d’instruments, mais aussi d’apprendre à m’en servir.

À vingt-neuf ans, encore joueur, je retrouvais ainsi une démarche que j’avais connue avec mes études de droit, c’est-à-dire jouer et étudier en parallèle. Cette fois, mes études portaient sur l’éducation sportive. C’est là qu’a commencé mon attachement profond à la formation française.

Aujourd’hui, mon regard sur la France est nourri par tout ce parcours. J’y ai vécu des difficultés, des joies et des rencontres décisives. J’y ai découvert une manière de structurer la réflexion et d’accompagner les personnes, qui fait désormais partie de moi. La France est devenue un pays de transmission, d’amitié et de construction, où j’ai pu transformer progressivement mon expérience de joueur en ressources pour les autres.

Justement, quels repères personnels vous ont aidé à comprendre votre environnement et à progresser ? Les avez-vous construits vous-même au fil de votre parcours ?

Je les ai progressivement construits à partir de mon expérience, mais aussi des repères transmis par mes formateurs. Comprendre ce que l’on attendait de moi, trouver ma place dans l’équipe, observer la justesse de mes choix et me donner le temps de progresser. Ces questions m’ont accompagné dans les différents pays où j’ai joué. En Italie, après avoir quitté Châteauroux pour rejoindre Marco Simone, j’ai de nouveau vécu une première année difficile. Je sentais qu’il me fallait du temps pour comprendre ce nouvel environnement, même si cette nécessité n’était pas toujours comprise autour de moi.

Avec mon frère Fernando, nous avons eu deux trajectoires différentes. Lui fonctionnait davantage à l’instinct, avec une grande force émotionnelle et physique. Son adaptation à Lille a été immédiate. De mon côté, j’avais davantage besoin d’analyser, de comprendre les codes et le fonctionnement du collectif avant de pouvoir exprimer pleinement mes qualités. En Italie, cette première année a été marquée par quatre entraîneurs différents et une forte pression des supporters. Puis j’ai progressivement trouvé ma place, jusqu’à gagner le championnat. Comme à Metz, j’ai vécu ce passage entre une adaptation difficile et la joie d’une réussite collective.

En 2007, encore joueur professionnel, je suis allé à Clairefontaine pour passer mon brevet d’État. Revenir en formation en France m’aidait à clarifier les questions que je me posais sur le terrain et à transformer mes expériences en repères plus précis. Jean-Yves Ogier a joué un rôle essentiel dans ce cheminement. Il a été comme un père spirituel dans ma formation d’entraîneur et est même venu me voir en Italie. Avec Patrick Pion et d’autres formateurs, j’ai rencontré des personnes très humaines, respectueuses de mon engagement, qui m’ont aidé à réfléchir et à avancer.

Avec le recul, je vois ces repères comme une boussole que j’ai progressivement construite. Son nord est devenu l’émancipation intellectuelle parce que je voulais comprendre mon environnement pour former mon propre jugement et agir avec davantage d’autonomie. La pensée complexe m’a aidé à relier les éléments, à comprendre leurs interactions et à trouver comment m’associer aux autres. La résilience m’a aidé à traverser les difficultés et à continuer d’avancer. Mais cette boussole restait incomplète. C’est à Paris que j’ai pris conscience d’une dimension que je devais encore développer : l’intelligence émotionnelle. Il me fallait apprendre à mieux reconnaître ce que je ressentais, à le réguler et à être attentif aux émotions de l’autre. Cette découverte a ouvert une nouvelle étape de ma recherche, qui allait progressivement nourrir la création de la micro-syntonie.

Après votre carrière de joueur, vous avez connu plusieurs vies dans le football : entraîneur au Deportivo Maldonado en Uruguay puis en Italie, adjoint au Paraguay, analyste vidéo et traducteur dans le staff de Jorge Sampaoli à l’Olympique de Marseille, avant de vous orienter vers la formation et les fonctions techniques au sein du football français. Comment s’est construite cette deuxième partie de votre carrière, et comment êtes-vous progressivement passé du rôle de joueur à celui de technicien, d’analyste puis aujourd’hui de cadre technique ?

Cette deuxième partie de ma carrière s’est construite progressivement, alors que j’étais encore joueur. Je continuais à me former en France, notamment à Clairefontaine, où j’ai passé mon BEF en 2010. En parallèle, j’ai également obtenu mon diplôme d’entraîneur en Argentine. J’avais besoin de préparer cette transition en reliant mon expérience du terrain à une formation.

Cette première expérience m’a permis de prendre pleinement la responsabilité d’une équipe et de confronter mes idées au terrain. Je cherchais à associer ce que j’avais reçu de la formation française, l’attention à la technique, à la qualité de réalisation et à la transmission, avec l’importance accordée au jeu dans mes expériences espagnoles.

J’ai ensuite travaillé à Madrid, puis en Italie et comme adjoint au Paraguay. Ces expériences étaient principalement centrées sur le terrain : donner des principes de jeu, construire des repères et trouver comment les transmettre aux joueurs. Pendant tout ce parcours, Jean-Yves Ogier a continué à m’accompagner, même à distance. C’est une personne extraordinaire à mes yeux, par sa manière de transmettre et d’être présent pour les autres. Depuis près de vingt ans, il m’aide à chercher les principes justes et les moyens de les rendre compréhensibles. La transmission est progressivement devenue l’une des forces que je reconnais dans mon travail.

Il me restait cependant à mieux comprendre les processus, l’organisation et ma place au sein d’un système. Mon expérience du terrain et ma capacité à transmettre devaient encore s’appuyer sur une méthodologie plus solide. Mes amis Juan Manuel Lillo et Nicolas Diez ont joué un rôle déterminant lorsqu’ils m’ont recommandé auprès du staff de Jorge Sampaoli à l’Olympique de Marseille. Leur confiance m’a profondément touchée. Juan Manuel, notamment, croyait en ma capacité à accompagner et à créer du lien entre les personnes.

J’ai signé comme adjoint technique auprès de l’équipe professionnelle. Mon accompagnement direct auprès de Sampaoli et du premier groupe a été bref, puis mon rôle s’est élargi à un travail de liaison avec Nasser Larguet, Pablo Longoria et David Friio, entre l’équipe première et le centre de formation.

J’ai également pu accompagner des entraîneurs et des joueurs dans leur travail individuel sur le terrain. Cette expérience a été très riche. Lors du dernier match des U19 avant mon départ pour Paris, les joueurs m’ont préparé une chanson. Ce souvenir reste très fort pour moi car j’y ai reçu une reconnaissance de la relation que nous avions construite.

Grâce à Pierre Sage et à Jean-Yves Ogier, je suis ensuite arrivé à Paris. Parmi les personnes qui m’ont ouvert des portes à des moments décisifs, il y a aussi Franck Thivillier. Je les appelle parfois mes « anges ». À Paris, j’ai rencontré Pierre Mbappé, devenu un ami, et je l’ai accompagné dans son projet hybride. J’ai alors ressenti le besoin de me former davantage à la conduite de projet. Je suis donc retourné à Clairefontaine pour préparer mon diplôme d’État supérieur.

Cette formation allait au-delà du contenu technique. Elle demandait de comprendre une situation, d’établir un diagnostic, de définir des objectifs, d’organiser des actions et d’en évaluer les effets. Assimiler et formaliser cette méthodologie dans une autre langue a été exigeant, mais déterminant pour la suite de mon parcours. J’apprenais aussi à mieux situer mes interventions, savoir quand prendre la parole, quand écouter et quand laisser de la place aux autres.

« Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique avec une compréhension nouvelle. C’est ce mouvement qui m’a progressivement conduit du rôle de joueur à celui d’entraîneur, puis de cadre technique. »

Romuald Hamon, mon tuteur, m’a apporté un cadre et un accompagnement précieux. Grâce aux portes ouvertes par David Carré et aux échanges avec mon ami Nicolas Munda, j’ai également pu avancer dans cette réflexion. Pendant ma formation, j’ai construit une cellule de bien-être au service de la performance, un projet innovant dont je suis encore fier aujourd’hui.

À la fin de ce parcours, Romuald m’a demandé si un poste au sein de la Ligue de Paris pouvait m’intéresser. J’ai suivi mon intuition et rencontré Ali Moucer, puis le président de la Ligue. Celui-ci m’a posé une question très directe : « Monsieur D’Amico, pourquoi devrais-je vous prendre vous plutôt qu’un autre ? »

Je lui ai répondu : « Je vais être stable. Et que cette stabilité va me permettre d’être pleinement là pour les autres. »

Cette réponse exprimait une valeur fondamentale pour moi. Tenir compte des autres et leur être utile. Après une carrière de joueur durant laquelle j’avais moi-même été beaucoup accompagné, je voulais mettre mon expérience au service des éducateurs et des jeunes.

Durant ma première année, j’ai bénéficié de l’accompagnement d’Ali Moucer et de son regard professionnel. J’ai ensuite poursuivi ma formation pendant deux ans à Clairefontaine pour obtenir le certificat fédéral de conseiller technique. Retrouver Patrick Pion, son équipe et les lieux de mes premières formations en 2004 a été un bonheur.

Revoir Emmanuel Vandenbulcke, lui aussi une référence dans la formation française, donnait un sens particulier à ce parcours. Il y avait quelque chose d’une boucle dans ce retour. Les formateurs m’ont offert un cadeau à la fin de la formation, mais le diplôme et ces retrouvailles étaient déjà, pour moi, un immense cadeau.

Cette formation est probablement la plus complète que j’aie reçue. Elle m’a permis d’élargir mon regard à l’ensemble des missions d’un cadre technique : le développement des pratiques, la formation des éducateurs, l’accompagnement de la performance et le travail au sein d’une institution.

Mes lectures de Jacques Rancière, d’Edgar Morin et de Boris Cyrulnik ont également nourri cette recherche, autour de l’émancipation intellectuelle, de la complexité et de la résilience. Ma manière de travailler s’est construite dans cet aller-retour entre expérience et formation. Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique avec une compréhension nouvelle. C’est ce mouvement qui m’a progressivement conduit du rôle de joueur à celui d’entraîneur, puis de cadre technique.

À Marseille, auprès de Jorge Sampaoli, vous aviez déjà un rôle qui dépassait la simple traduction : il s’agissait de faire le lien entre l’entraîneur, son staff et les joueurs, et surtout de vous assurer que son message soit réellement compris. Aujourd’hui, à travers votre travail dans la formation, mais aussi votre réflexion personnelle autour de la « Micro-syntonie », la relation humaine et la qualité du lien semblent occuper une place importante dans votre parcours. Avec le recul, comment votre vision de la communication et de la relation à l’autre a-t-elle évolué, et quelle place occupent-elles aujourd’hui dans votre manière de transmettre et d’accompagner ?

Mon accompagnement direct auprès de Jorge Sampaoli et de l’équipe première a été bref, mais il a représenté une expérience extraordinaire pour moi. J’y ai mis le meilleur de moi-même, avec une attention particulière à la transmission et à faire en sorte que le groupe comprenne aussi fidèlement que possible son message, ses intentions et ce qu’il attendait sur le terrain.

Dans ces moments-là, j’essayais de mettre ma propre personne en retrait pour me consacrer pleinement à cette responsabilité. Il fallait écouter, comprendre et trouver les mots justes, tout en respectant l’intention de l’entraîneur. J’étais très fier d’avoir pu aider le staff dans son intégration à l’Olympique de Marseille. Je garde aussi un souvenir très fort des premières victoires qui ont accompagné ce début. Pour moi, avoir pu contribuer à la compréhension du message au sein du groupe a été une grande satisfaction.

Comme dit précédemment, mon expérience à Marseille s’est ensuite poursuivie pendant plusieurs mois, dans un rôle de liaison auprès de Nasser Larguet, Pablo Longoria et David Friio. La sagesse de Nasser et le rôle de David dans les relations entre la présidence, l’équipe première et le centre de formation ont enrichi ma manière de comprendre la transmission. Je cherchais à apporter ma lucidité et mon attention aux personnes, auprès des professionnels comme des jeunes.

« Je la définis comme une démarche d’observation et d’ajustement de la relation entre une personne et son contexte »

Cette expérience a marqué un tournant. Mon envie de bien faire et mon habitude de me remettre en question m’ont poussé à mieux comprendre mes ressources et mes limites, pour donner de la cohérence à mes expériences passées et préparer les suivantes. C’était, en quelque sorte, le commencement d’un nouveau Patricio. Comprendre ce qui m’avait permis de m’adapter, de persévérer et de ne jamais lâcher, puis en faire quelque chose de personnel que je puisse transmettre.

À mon arrivée à Paris, j’ai poursuivi cette recherche pendant cinq ans, en étudiant, en me formant, en mettant en pratique et en observant les effets de mes interventions. Ce cheminement a progressivement donné naissance à la démarche que j’ai créée et appelée la « micro-syntonie ».

Je la définis comme une démarche d’observation et d’ajustement de la relation entre une personne et son contexte. Elle s’est nourrie de mes expériences, de mes rencontres et de mes formations, avec une question qui revient toujours : comment être suffisamment attentif à soi, à l’autre et à la situation pour intervenir avec justesse ?

Aujourd’hui, cette démarche influence directement ma manière de transmettre et d’accompagner. Je cherche à comprendre comment mon message est reçu, à laisser à l’autre le temps de se l’approprier et à observer ce qu’il en fait dans la pratique. Ce que je perçois me permet ensuite d’ajuster mes mots, mon intervention ou le rythme de l’accompagnement. C’est ainsi que la qualité du lien est devenue une dimension essentielle de mon travail.

Vous abordez souvent la notion d’alignement. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous ? Quand vous dites que vous cherchez à vous aligner, est-ce une question d’énergie, de présence, de relation à l’autre, ou quelque chose de plus large ?

Pour moi, l’alignement, c’est d’abord une qualité de présence. Être attentif à ce qui se passe en moi, chez l’autre et entre nous. Dans l’échange que nous avons maintenant, par exemple, je cherche à être réellement disponible pour vous écouter, comprendre votre question et laisser votre parole trouver sa place avant de répondre.

Cette présence reste en mouvement. Elle permet de s’adapter, de regarder et d’ajuster sa manière d’intervenir. Le regard est essentiel pour moi, il permet de laisser l’autre exister, de respecter son espace et sa manière d’être, sans ramener systématiquement ce qu’il exprime à ma propre expérience.

J’ai exploré ces questions à travers des formations sur l’imagerie motrice avec Aymeric Guillot et des cours de Nidra yoga avec André Riehl. Dans ma pratique personnelle, j’utilise également des battements binauraux dont les fréquences ont été personnalisées à partir d’un diagnostic de voix que l’on m’a fait. Je les utilise comme un support pour retrouver du calme et me rendre plus disponible.

« L’alignement, c’est d’abord une qualité de présence. Être attentif à ce qui se passe en moi, chez l’autre et entre nous. »

Les travaux d’Aymeric Guillot sur l’imagerie motrice m’ont particulièrement intéressé. Dans l’exemple présenté, un haltérophile de haut niveau passe par une phase de calme et de préparation avant de visualiser son geste. Son activité cérébrale se concentre ensuite davantage sur les régions impliquées dans cette représentation du mouvement. Chez le débutant observé, cette activité apparaît plus diffuse et la visualisation moins précise.

Ce qui me parle dans cet exemple, c’est ce temps de préparation intérieure avant de mobiliser les ressources nécessaires à l’action. J’y retrouve un lien avec ma recherche sur l’alignement : retrouver une disponibilité, orienter son attention, puis agir. Cette observation nourrit ma réflexion sur la micro-syntonie et sur la place de la quiétude dans la préparation de l’action.

Dans cette démarche, je cherche notamment à apprendre à faire le vide en laissant retomber ce qui m’encombre, mes anticipations ou mon envie de répondre trop vite, pour faire de la place à ce qui arrive. Cette disponibilité m’aide à mieux percevoir, écouter et choisir comment intervenir.

Aujourd’hui, l’alignement touche donc à mon état intérieur, à mon attention et à la relation. Je cherche suffisamment de calme pour percevoir la situation et ajuster mon intervention. Parfois en écoutant davantage, parfois en prenant la parole, parfois en laissant du temps. C’est un équilibre vivant que je travaille chaque jour.

Vous avez connu différentes cultures de formation, notamment en Argentine et en France, et vous avez aujourd’hui un rôle dans l’accompagnement des éducateurs et des entraîneurs. Avec votre expérience des deux côtés, quelles sont selon vous les principales différences entre la formation des entraîneurs et des cadres techniques en France et celle que vous avez pu connaître à l’étranger ?

Mon regard est marqué par mes différentes expériences. J’ai passé dix ans en Italie, j’ai également connu l’Espagne, mais je me sens profondément façonné par ces deux grandes influences que sont l’Argentine et la France.

Pour moi, la structuration n’est pas l’ennemie de la liberté. Un cadre peut permettre de créer, parce qu’il apporte un soutien, des repères et un espace dans lequel on peut prendre des initiatives. C’est l’un des grands enseignements que je retiens de ces différentes cultures.

En Argentine, j’ai davantage rencontré une volonté de construire une identité personnelle d’entraîneur. Des figures comme Carlos Bilardo, César Menotti, Carlos Bianchi, Marcelo Gallardo, Marcelo Bielsa, Diego Simeone ou Lionel Scaloni montrent la diversité des sensibilités et des manières de penser le jeu. Cette liberté de construire sa propre voie m’a beaucoup marqué.

Cette personnalité se retrouve aussi chez les joueurs, dans leur manière de se différencier et de prendre des initiatives. Le baby-football nourrit parallèlement une culture du jeu combiné, de la relation et de la coopération dans les espaces réduits. Dans les formations que j’ai suivies, j’ai parfois retrouvé cette volonté d’affirmer très tôt une manière personnelle de faire, avec toute la force, mais aussi les difficultés d’écoute que cela peut comporter.

« La structuration n’est pas l’ennemie de la liberté. Un cadre peut permettre de créer, parce qu’il apporte un soutien, des repères et un espace dans lequel on peut prendre des initiatives »

En Espagne, j’ai été sensible à la transmission d’une culture du jeu. Je pense à l’influence de Cruyff et de Guardiola, mais aussi à celle de Luis Aragonés. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont une pensée se transmet, se transforme et permet à d’autres entraîneurs de construire leur propre identité.

En France, j’ai découvert une formation très structurée, avec des repères communs, une organisation et une continuité. Mais mon admiration va aussi à la place donnée à l’intelligence collective, la capacité à accueillir des compétences différentes, à les mettre en relation et à organiser les conditions dans lesquelles chacun peut apporter quelque chose. Je vois parfois l’entraîneur ou le cadre technique français comme un metteur en scène. Derrière ce que le public voit, il y a un immense travail de préparation, de coordination et d’accompagnement. Le metteur en scène donne une direction, organise les contributions et permet aux autres d’exprimer leurs qualités au service d’une création commune. Cette part du travail, parfois peu visible, a beaucoup de valeur à mes yeux.

Je me souviens d’avoir vu la pièce Edmond d’Alexis Michalik, autour de la création de Cyrano de Bergerac. Ce qui m’avait fasciné, c’était de voir la construction de l’œuvre devenir elle-même un spectacle : les échanges, les essais et les contributions de chacun prenaient forme devant nous. Cela m’a donné une image de ce que j’admire dans le football français, c’est-à-dire des personnes qui créent les conditions pour que d’autres puissent créer à leur tour.

« Le metteur en scène donne une direction, organise les contributions et permet aux autres d’exprimer leurs qualités au service d’une création commune »

C’est particulièrement ce que j’ai ressenti auprès de la Direction technique nationale et dans les formations à Clairefontaine. J’y ai rencontré des personnes engagées au service des autres et du collectif, capables de transmettre, d’ouvrir des perspectives et de structurer le travail. Cette ouverture d’esprit, associée à la capacité d’organiser ce que l’on reçoit, m’a profondément marqué. C’est pour cela que je dis que la formation française, je la porte dans mes veines.

Ces influences se complètent dans ma manière d’accompagner les entraîneurs. Il faut laisser une place à leur personnalité et à leur créativité, tout en leur donnant les repères nécessaires pour construire et travailler avec les autres.

Je retrouve aussi cet engagement chez les éducateurs du football amateur français. Beaucoup viennent en formation après leur journée de travail, prennent du temps sur leur vie familiale et s’investissent avec une véritable envie d’apprendre. J’ai énormément de respect pour eux. Leur travail fait vivre le football au quotidien.

En Argentine, je retrouve cette force humaine dans le baby-football et dans les clubs sociaux, qui occupent une place importante dans la vie des quartiers et dans la construction des joueurs.

Je suis heureux de porter ces différentes influences. Elles nourrissent ma manière de regarder le football et d’accompagner les entraîneurs en les aidant à développer leur propre identité, tout en prenant pleinement leur place dans une œuvre collective.

Aujourd’hui, dans vos fonctions de cadre technique, comment cette richesse d’expériences influence-t-elle votre manière d’identifier les talents dans le cadre de vos missions de sélection ? Est-ce qu’elle a également fait évoluer votre grille de lecture et vos critères d’évaluation des jeunes joueurs ?

Mes expériences ont progressivement élargi ma manière d’observer les jeunes joueurs. Je regarde leurs qualités individuelles, mais je m’intéresse beaucoup à la manière dont ils comprennent une situation et entrent en relation avec leurs partenaires. Certains prennent une initiative, créent une rupture ; d’autres la reconnaissent, l’accompagnent ou proposent une autre possibilité. J’observe autant celui qui ouvre un chemin que ceux qui permettent à cette initiative de se prolonger.

Je trouve quelque chose de semblable chez les musiciens qui jouent ensemble. L’un propose, l’autre répond, un troisième accompagne ou prépare la suite. Chacun exprime sa personnalité tout en restant attentif à ce que font les autres. Sur le terrain, cette capacité à faire avancer le collectif compte beaucoup dans ma lecture du talent.

Aujourd’hui, dans ma réflexion sur le football, je cherche aussi à élargir mon regard au-delà de l’action immédiate. Pendant que quelque chose se joue autour du ballon, que se passe-t-il ailleurs ? Comment les joueurs qui ne sont pas directement impliqués se préparent-ils à ce qui pourrait arriver ensuite ?

« L’action que nous suivons ne montre qu’une partie de ce qui se construit. Ailleurs sur le terrain, des joueurs se déplacent, se rendent disponibles et préparent déjà une suite possible »

Une expérience au théâtre m’a particulièrement marqué. Au Teatro Cervantes, en Argentine, j’ai vu une pièce intitulée La Terquedad, écrite et mise en scène par le dramaturge argentin Rafael Spregelburd. Nous suivions d’abord ce qui se passait dans une pièce, avec des acteurs qui entraient et sortaient par deux portes. Nous ignorions ce qu’ils faisaient une fois sortis. Puis le décor tournait et nous découvrions ce qui s’était déroulé pendant les mêmes trente minutes dans une autre pièce, puis dans une troisième. Le temps était le même, mais chaque nouvel espace révélait une partie de la situation que nous n’avions pas pu voir.

Cela rejoint ce que j’évoquais à propos du travail du metteur en scène, à cette attention à ce qui prépare et qui rend possible la création. Dans le football, cette lecture est encore plus difficile, parce que tout se déroule simultanément, dans un présent qui change sans cesse. C’est précisément ce qui me passionne : observer ce qui existe déjà et ce qui est en train de prendre forme.

Avec les jeunes, ma priorité reste qu’ils apprennent à jouer ensemble, qu’ils prennent du plaisir et qu’ils respectent l’autre. C’est dans cette relation aux partenaires et au jeu que chacun peut progressivement trouver sa place et exprimer ses qualités.

Avec le recul sur votre parcours, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ?

Mon parcours m’a appris à rester ouvert aux possibilités et à regarder une même réalité sous différents angles. Même lorsque je vais voir un match amateur, j’aime faire le tour du terrain. En changeant de perspective, je découvre des choses que je ne voyais pas auparavant. Cette habitude traduit aussi ma manière d’aborder la vie, c’est-à-dire accepter que mon premier regard ne me permette pas de tout comprendre.

J’ai également appris l’importance du respect des rôles, de la place de chacun et des comportements qui permettent de vivre et de travailler ensemble. Il faut respecter son propre temps de compréhension, mais aussi celui de l’autre. Nous n’avançons pas tous au même rythme. Pour construire en équipe, il faut pouvoir s’accorder, tout en cherchant aussi un accord avec soi-même.

« Il faut respecter son propre temps de compréhension, mais aussi celui de l’autre »

Je sais combien la préparation peut être longue. J’ai traversé des périodes difficiles, parfois obscures, et j’ai connu la joie de retrouver de la lumière. Cela me rappelle que l’autre traverse lui aussi son propre processus, dont je ne vois pas toujours les difficultés ni les efforts.

Cette conscience demande de la sensibilité. Il faut faire attention à l’autre, lui laisser l’espace et le temps nécessaires pour avancer, puis chercher comment nous pouvons construire quelque chose ensemble. C’est un enseignement qui guide aujourd’hui ma manière d’accompagner et mes choix.

Et finalement, ce qui reste pour moi est très simple. Lors de ma dernière formation de conseiller technique, j’ai dit que ce que je retenais avant tout, c’était l’amitié. Celle que je peux offrir et celle que je peux partager avec les autres grâce au football. Après tout ce parcours, c’est ce qui compte le plus à mes yeux.

MERCI à NOSOTROS et à son fondateur Alilou ISSA pour tous ces entretiens qui sont une richesse pour nos éducateurs.

PARCOURS D’UNE VIE

Nous vous proposons de découvrir notre entretien avec Steven Thicot, formé à l’INF Clairefontaine puis au FC Nantes, et capitaine de la génération 1987 championne d’Europe U17 en 2004. Il est aujourd’hui scout pour Sport Republic.

Dans cet article, on confirme le fait que des hommes ont pu marquer par leur charisme, Steven Thicot, il a su s’inspirer de ce que chacun a pu lui apporter, un témoignage authentique.

Il nous partage sa perspective sur le parcours de formation d’un jeune joueur et la transition vers le monde professionnel.

Les points clés de cet entretien :

  • Le momentum de 18-21 ans
  • La transition vers l’équipe première
  • L’impact de la médiatisation précoce
  • S’acculturer tactiquement lorsqu’on joue à l’étranger

Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mon premier contact remonte à la maternelle. Je ne saurais pas dire exactement à quel âge, mais une chose est sûre, je suis tombé amoureux de ce sport très tôt. Dès cette époque, je disais déjà que je voulais en faire mon métier.

À l’époque, on me répondait souvent que ce n’était pas vraiment un métier, notamment parce qu’il était rare de voir des personnes de notre entourage vivre du football. Pourtant, je n’ai jamais changé d’avis. J’ai su très jeune que c’était ce que je voulais faire.

Ma première licence, je l’ai signée au CMS Pantin, le club de ma ville. Chaque année, j’essayais de m’inscrire, mais j’étais toujours trop jeune et on me refusait l’inscription. Un jour, quelqu’un a conseillé à mon père de tenter notre chance au CMS, en lui disant qu’un éducateur antillais y travaillait et qu’il accepterait peut-être de me voir. Quand nous sommes arrivés, on nous a d’abord répondu non à cause de mon âge. Ma mère a alors insisté pour que l’on me laisse simplement participer à un entraînement. Dès que j’ai touché le ballon, l’entraîneur a changé d’avis. Il ne voulait plus que je reparte. J’ai finalement intégré le club avec un an d’avance et signé ma première licence à 5 ans au lieu de 6.

Hubert Zou, mon premier éducateur, occupe encore une place importante dans mon parcours. Je suis toujours en contact avec lui aujourd’hui, ainsi qu’avec son fils. Ce souvenir est resté gravé dans ma mémoire. Je revois encore la scène, l’endroit, et cette décision prise en quelques minutes. À partir de ce moment-là, peu importe mon âge, il était évident pour moi que j’allais signer et que le football ferait partie de ma vie.

A 13 ans vous êtes admis à l’INF Clairefontaine, vous avez enchaîné plusieurs expériences à l’ACBB puis au Paris FC avant de porter les couleurs de l’INF dans le championnat national des 16 ans, lors de votre troisième année. Comment avez-vous concilié les attentes des entraîneurs à Clairefontaine avec les méthodes propres à chaque club, et quel effet cela a-t-il eu sur votre progression et votre formation ? 

Je ne l’ai pas trouvé particulièrement difficile à gérer, notamment parce que j’ai eu la chance d’être entouré d’excellents entraîneurs, aussi bien à l’INF Clairefontaine que dans mes clubs. À l’ACBB, avec Philippe Lamboley, puis au Paris FC avec Sébastien Martini, j’ai retrouvé une approche du jeu très proche de celle que je connaissais à l’INF. Cette continuité a beaucoup facilité les choses. Du lundi au vendredi, j’évoluais dans un cadre exigeant à Clairefontaine, puis le week-end, je retrouvais des entraîneurs qui partageaient la même vision du football. Il n’y avait donc pas de véritable rupture dans ma manière de jouer ou de comprendre le jeu.

À cet âge-là, même si l’aspect tactique est déjà présent, on conserve aussi une grande liberté sur le terrain. J’ai toujours très bien vécu cette organisation, d’autant plus que j’aime profondément la vie de groupe. Arriver le week-end et retrouver mes coéquipiers n’a jamais été un problème. D’ailleurs, j’ai gardé de très bons souvenirs et de belles relations avec certains joueurs que je ne voyais pourtant que les samedis ou les dimanches. J’ai par exemple croisé Guillaume Unglik, l’ancien gardien de mon équipe à l’ACBB. Il était surpris que je le reconnaisse, alors que pour moi c’était une évidence car nous avions partagé des moments importants ensemble.

Au fond, ma passion pour le football a toujours rendu les choses naturelles. Que ce soit à Clairefontaine, dans mon club ou ailleurs, cela restait le même sport. J’ai toujours réussi à passer d’un environnement à l’autre avec beaucoup de facilité, parce que le plaisir de jouer était le même partout.

Quand on observe votre profil plus jeune, intelligent dans le jeu, à l’aise techniquement et doté d’un vrai leadership, le FC Nantes constituait un environnement presque idéal pour vous. Avec le recul, comment expliquez-vous le fait de ne pas avoir pleinement atteint les attentes placées en vous, malgré cette adéquation théorique avec les principes de formation du club ?

Avec le recul, je considère avoir rempli ma part du contrat. Les attentes que j’avais, je me les impose d’abord moi-même. Lorsque j’arrive au FC Nantes après deux saisons en région parisienne, je gravis rapidement les échelons. Repris en U16 à mon arrivée, je passe ensuite en U18, remporte l’Euro U17 avec l’équipe de France, puis intègre la CFA après que Robert Budzynski s’est étonné de me voir encore évoluer chez les jeunes. Tout s’enchaîne rapidement et, à 18 ans, je signe mon premier contrat professionnel, soit trois ans avant le calendrier que le club avait imaginé pour moi.

Je me souviens d’ailleurs que lorsqu’on nous avait expliqué que le projet prévoyait une intégration chez les professionnels vers 21 ans, mon grand frère avait immédiatement réagi. Non pas par arrogance, mais parce qu’il connaissait ma manière de travailler et mon ambition. Pour lui, comme pour moi, l’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. La signature n’est qu’une étape et jusqu’à celle-ci, tout se passe parfaitement.

« L’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. »

Nantes correspond exactement à l’idée que je me fais du football : un club où l’intelligence de jeu, la lecture des espaces et la qualité technique sont valorisées, dans la continuité de ce que j’avais appris à l’INF Clairefontaine. Je me sens à ma place, je suis intégré, écouté et mes qualités de leadership sont reconnues. J’ai toujours eu du caractère, mais cela a longtemps été perçu comme une force. J’ai souvent été capitaine ou relais des entraîneurs, et cette personnalité était appréciée au club.

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart. Des qualités qui étaient jusque-là valorisées deviennent soudainement des défauts. On me reproche mon caractère, ma manière de défendre debout, de privilégier l’anticipation au tacle ou encore de ressortir les ballons proprement. Des critiques qui me surprennent d’autant plus que ce sont précisément ces caractéristiques qui avaient motivé mon choix de rejoindre Nantes. Sportivement, la situation devient difficile à comprendre.

Lors de mes premiers mois comme professionnel, je suis régulièrement dans le groupe, à une époque où seulement seize joueurs figurent sur les feuilles de match. Le club me fait comprendre que je n’ai plus rien à prouver en CFA. Logiquement, je demande alors un prêt au mercato hivernal, afin d’obtenir du temps de jeu au niveau professionnel. Avec mon entourage, nous estimons qu’une expérience en Ligue 2 me permettrait de poursuivre ma progression. Mon père insiste auprès du club, parce qu’il considère qu’à certains moments, un joueur a besoin de franchir un nouveau palier pour continuer à exprimer pleinement son potentiel. La réponse est pourtant négative. 

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart.

À plusieurs reprises, les demandes de prêt sont refusées. Je reste donc au club sans véritable perspective de temps de jeu. Dans le même temps, je découvre malgré tout la Ligue 1 lors d’un prêt à Sedan. Je joue peu, mais suffisamment pour montrer que je suis capable d’évoluer à ce niveau. C’est pourquoi je peine encore aujourd’hui à comprendre pourquoi, à mon retour dans un FC Nantes relégué en Ligue 2, je ne bénéficie pas de la moindre apparition officielle. C’est probablement le point qui nourrit le plus de regrets. Lors de ma dernière saison au club, pratiquement tous les joueurs de l’effectif ont eu l’opportunité de s’exprimer avec les professionnels. Certains ont réussi, d’autres non, mais tous les joueurs ont eu leur chance. Moi, je ne l’ai jamais eue. Et c’est là que réside mon incompréhension.

J’aurais parfaitement accepté qu’on me juge après m’avoir donné l’occasion de jouer. Qu’on me dise que je n’avais pas été à la hauteur. Mais ne jamais avoir eu l’opportunité de démontrer ma valeur sur le terrain reste quelque chose que je peine encore à expliquer aujourd’hui. C’est pour cela que je peux affirmer, avec honnêteté, avoir fait tout ce qui dépendait de moi. J’ai travaillé, progressé, respecté les étapes et atteint les objectifs qui m’étaient fixés avec plusieurs années d’avance. La suite ne m’appartenait plus entièrement.

Jusqu’à vos 18 ans, vous avez connu un parcours de rêve : Clairefontaine, toutes les sélections de votre génération 1987 et un titre international en tant que capitaine, avant de signer votre premier contrat professionnel au FC Nantes. Ensuite, le passage au football adulte a été plus compliqué. Pourquoi considérez-vous que la période entre 18 et 21 ans est cruciale dans la carrière d’un footballeur ?

Pour moi, la période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur. C’est à ce moment-là que se construit la trajectoire qui va suivre. Si, à cet âge, tu accumules des matchs avec ton club formateur, que tu t’installes progressivement dans le monde professionnel ou que tu réalises un premier transfert dans de bonnes conditions, tu construis quelque chose de solide. À 21 ans, tu arrives dans un nouveau vestiaire avec une certaine légitimité, avec un vécu, avec du crédit. La confiance que tu as en toi n’est pas la même, et le regard des autres non plus.

À l’inverse, lorsque tu signes professionnel très jeune mais que tu ne joues pas, le retard peut être considérable. Un club ne propose pas un contrat professionnel à un joueur de 18 ans par hasard. Cela signifie qu’il estime que ce joueur possède les qualités nécessaires pour intégrer ce niveau-là. Aucun joueur ne peut imposer une telle décision à un club. Si le contrat est signé, c’est qu’il existe, à un instant donné, une validation sportive de son potentiel.

« La période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur »

Bien sûr, tous les parcours ne se ressemblent pas. Certains joueurs mûrissent plus tard, restent stagiaires ou évoluent plusieurs saisons en réserve avant de découvrir le haut niveau à 21 ou 22 ans. Dans ce cas, la progression suit une autre logique, mais lorsqu’un joueur signe professionnel à 18 ans, les attentes et les perspectives sont différentes. Si, trois ans plus tard, il n’a toujours pas accumulé de temps de jeu significatif, cela devient forcément un frein.

Le problème, c’est que le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques. Et c’est normal. Dans le sport comme ailleurs, on est évalué sur ce que l’on montre. Peu importe les circonstances ou le contexte, l’absence de temps de jeu finit toujours par peser dans la perception que les autres ont de vous. C’est pour cela que je parle souvent de ce moment comme d’un véritable momentum dans la vie d’un athlète. Entre 18 et 21 ans, une première bascule s’opère.

« Le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques »

 Il existe évidemment des exceptions, des joueurs qui explosent plus tard et construisent malgré tout de grandes carrières. Mais ils sont extrêmement rares. L’exemple que je cite souvent est celui de Franck Ribéry. Son parcours est exceptionnel précisément parce qu’il sort des normes. Ce n’est pas une trajectoire classique. Or, quand je regarde les joueurs de ma génération qui ont atteint le haut niveau, la plupart ont connu une progression relativement linéaire durant cette période charnière. Les difficultés ou les revers sont parfois arrivés plus tard, mais ils avaient déjà franchi cette première étape fondamentale. Ils avaient déjà construit les bases de leur carrière. C’est cette bascule initiale qui, à mes yeux, reste la plus importante.

La génération 1987 a été entourée de talents exceptionnels comme Karim Benzema, Hatem Ben Arfa, Jérémy Ménez, Samir Nasri ou encore Benoît Costil. Cette réussite précoce semble parfois avoir nui au développement de cette génération, malgré un contexte international très compétitif — l’Espagne avec Piqué et Fàbregas, l’Italie avec Giovinco, l’Allemagne avec Kevin-Prince Boateng, ou les Pays-Bas avec Drenthe. Finalement, Karim Benzema est le seul à s’être imposé avec constance au plus haut niveau international. Comment expliquez-vous cette différence dans l’évolution et la réussite de ces joueurs ?

Concernant l’équipe de France A, je ne peux pas réellement m’exprimer puisque je ne l’ai jamais connue de l’intérieur. En revanche, sur notre génération 1987, j’ai un regard plus précis. Nous avons été la première génération à bénéficier d’une telle exposition médiatique à un âge aussi précoce. Cette mise en lumière n’était ni souhaitée ni forcément bénéfique. À 17 ans, nous remportons l’Euro U17 à domicile. Nous avons conscience d’avoir accompli quelque chose d’exceptionnel, mais pour nous, cela restait avant tout une aventure humaine et sportive vécue entre passionnés de football.

C’est d’ailleurs ce qui caractérisait notre génération, la passion du ballon. Après la compétition, notre envie était simplement de rester ensemble, de partager des moments simples, parfois même autour d’un kebab. Nous avons grandi en observant les générations précédentes, notamment celles de 1984 et 1985 et j’ai toujours suivi avec attention mes grands frères de l’INF. Chaque année, la presse rappelait que la France n’avait jamais remporté l’Euro U17. Pourtant, lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber.

À cette époque, certains médias et parfois même certains acteurs du football parlaient davantage de jeunes qui n’avaient pas encore disputé une seule minute en Ligue 1 que de professionnels confirmés comptant plusieurs centaines de matchs, voire des sélections internationales. Or, un vestiaire repose sur une hiérarchie et sur un équilibre. Ce type de traitement médiatique pouvait parfois créer des tensions ou des incompréhensions.

« Lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber. »

Je le répète, mais tous les joueurs de cette génération étaient avant tout de véritables passionnés de football et, humainement, de très bons garçons. Mais lorsqu’on est exposé aussi jeune, que l’on passe très vite de l’ombre à une forte lumière médiatique, il est naturel que certains développent des mécanismes de protection. Avec le temps, cela peut modifier certains comportements, non pas par manque d’humilité, mais comme une réponse à un environnement devenu plus exigeant, parfois même déstabilisant. Sportivement et collectivement, notre titre européen reste une aventure exceptionnelle. En revanche, l’emballement médiatique, les attentes immédiates et la pression projetée sur des adolescents de 17 ans ont parfois eu des effets contre-productifs que nous n’avions pas pleinement mesurés à l’époque.

À titre de comparaison, la génération 1984, championne du monde U17 à Trinidad-et-Tobago en 2001, avait connu une trajectoire très différente. Cette équipe s’était illustrée en remportant la finale face au Nigeria sur le score de 3–0, portée notamment par des buts de Florent Sinama Pongolle, d’Anthony Le Tallec et le dernier de Samuel Piètre. Leur parcours avait toutefois été vécu dans un contexte bien différent du nôtre. L’éloignement géographique, la diffusion tardive des matchs et une couverture médiatique beaucoup plus limitée en France avaient permis à cette génération de grandir avec davantage de recul et une pression plus diffuse.

Cette forme de discrétion a sans doute contribué à une construction plus progressive, même si le niveau d’exigence et de talent était déjà très élevé. Je me souviens d’ailleurs qu’à l’INF, même si cela ne faisait pas vraiment partie des règles, je me levais pour suivre leurs matchs. Il y avait beaucoup d’admiration pour cette équipe, qui représentait à la fois une fierté pour le football français et une référence en matière de formation. J’étais surtout passionné de football, au point de ne pas pouvoir m’empêcher de les regarder jouer.

Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels. Nous respections profondément les anciens, mais nous arrivions aussi avec l’ambition de jouer un rôle important rapidement. Il ne s’agissait pas de rester dans la posture du « petit jeune », mais de venir écrire notre propre histoire. Cette ambition est souvent indispensable pour exister au plus haut niveau. Toutes proportions gardées avec ma propre carrière, l’exemple de Karim Benzema est révélateur.

« Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels »

Lorsqu’il rejoint durablement le groupe professionnel de Lyon, il affirme dès son premier discours : « Je viens pour prendre votre place. » Une déclaration presque inimaginable à l’époque. Il bouscule les codes, mais ce discours correspond parfaitement à la culture de la performance qui régnait alors à Lyon ainsi qu’à sa personnalité. Dans cet environnement, les joueurs expérimentés ne s’en offusquent pas. Au contraire, ils voient arriver un partenaire ambitieux, animé par la même soif de victoire qu’eux.

Dans d’autres contextes, cette attitude aurait probablement été perçue différemment. Certains auraient pu se demander : « Pour qui se prend ce jeune qui n’a pas encore joué un match professionnel ? » Tout dépend de la culture du vestiaire et de la manière dont cette ambition est accueillie.

Concernant l’équipe de France A, sans avoir connu le groupe de l’intérieur, il est possible qu’il y ait eu des ajustements à apporter dans l’intégration des joueurs les plus talentueux de notre génération. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais il est probable que certains aspects de leur accompagnement, notamment sur la durée, auraient pu être mieux anticipés ou mieux gérés afin de faciliter leur adaptation et leur épanouissement au sein du collectif.

La génération 1987 peut être mise en parallèle avec la génération 2005, elle aussi championne d’Europe U17. Beaucoup de joueurs de cette promotion Atangana Edoa (Al-Ahli SFC), Jeanuel Belocian (VfL Wolfsburg), El Chadaille Bitshiabu (RB Leipzig), Saël Kumbedi (VfL Wolfsburg), Mamadou Sarr (Chelsea FC), Mathys Tel (Tottenham Hotspur) ou Christian Mawissa Elebi (AS Monaco) ont rapidement quitté leur club formateur pour évoluer à l’étranger et semblent aujourd’hui marquer le pas. Sacrés en U17, Désiré Doué et Warren Zaïre-Emery s’installent durablement au plus haut niveau, tandis que d’autres, absents ou en retrait à l’époque, évoluent désormais régulièrement à ce niveau, à l’image de Guillaume Restes (Toulouse FC), Ewen Jaouen (Newcastle United), Eliesse Ben Seghir (Bayer 04 Leverkusen), Leny Yoro (Manchester United) voire Nathan Zézé (Neom SC). Que vous inspirent ces trajectoires, souvent construites à l’international et loin de leur club formateur, entre 18 et 21 ans, et qu’est-ce qu’elles révèlent selon vous sur le développement des jeunes joueurs aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’existe pas de réponse universelle à cette question, parce que chaque joueur entretient une relation différente avec son club formateur. Tout dépend du contexte, du ressenti du joueur et de la manière dont il perçoit son avenir au sein du projet qui lui est proposé.

À mon époque, les départs très jeunes vers l’étranger étaient beaucoup plus rares qu’aujourd’hui. Les clubs y étaient souvent opposés, le marché n’était pas encore structuré autour du trading de joueurs comme il peut l’être désormais, et les enjeux financiers n’avaient pas la même ampleur. Les cas qui existaient faisaient souvent débat. Personnellement, j’ai toujours considéré que lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs. La continuité peut être un véritable atout.

Maintenant, je comprends parfaitement ceux qui font le choix de partir. Les motivations peuvent être nombreuses et elles sont toutes respectables. Cela peut être l’opportunité de rejoindre un club plus prestigieux, de découvrir un nouvel environnement ou encore une décision économique. Il ne faut jamais oublier que le football est aussi un métier, avec une carrière relativement courte. Les joueurs ont donc parfaitement le droit de prendre en compte cet aspect dans leurs choix. 

« Lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs »

Mais au-delà de tout cela, il y a une réalité simple : un footballeur est heureux lorsqu’il joue. C’est ce qui doit guider la réflexion. Le défi consiste à trouver l’environnement qui permet à la fois de progresser et de vivre cette émotion essentielle que représente la compétition chaque week-end. Car un joueur qui ne joue pas est rarement un joueur épanoui.

Pour ceux qui ont eu la possibilité d’intégrer l’équipe première de leur club formateur et de s’y imposer, c’est évidemment quelque chose d’extraordinaire. Lorsque l’on entre dans un centre de formation, c’est souvent le rêve ultime. Mais encore faut-il avoir l’opportunité de montrer ce que l’on vaut. Le talent seul ne suffit pas. Il faut aussi qu’un entraîneur vous fasse confiance, qu’un club vous ouvre une porte et vous permette de vous exprimer.

« Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes »

C’est pour cela que je reviens souvent à cette notion d’opportunité. Un joueur peut ressentir que son club croit en lui, mais ce ressenti doit être confirmé par des actes. Est-ce qu’on l’intègre progressivement au groupe professionnel ? Est-ce qu’on lui offre quelques minutes de jeu ? Est-ce qu’on lui donne sa chance lors d’un match ? Ce sont ces signaux concrets qui permettent de mesurer la confiance réelle d’un club.

Finalement, chaque parcours reste profondément individuel. Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes. Parfois, cela tient simplement à la confiance d’un entraîneur, à un contexte particulier ou à une opportunité qui se présente au bon moment.

C’est pourquoi je respecte toutes les décisions. Les joueurs, leurs familles et leurs représentants sont souvent les seuls à connaître l’ensemble des paramètres qui entourent un choix de carrière. En revanche, je me méfie des raccourcis. Partir à l’étranger n’est pas automatiquement synonyme de réussite, tout comme rester dans son club formateur n’est ni une garantie de succès ni une promesse d’échec. Au fond, ce sont les circonstances, les opportunités et les choix effectués tout au long du parcours qui façonnent réellement une carrière.

À 21 ans, vous quittez la France pour rejoindre Hibernian FC en Écosse, avant de poursuivre plusieurs saisons au Portugal dans différents clubs, comme Associação Naval 1.º de Maio (depuis 2017, Associação Naval 1893), CF Os Belenenses, CD Tondela entrecoupé par un passage en Roumanie, au FC Dinamo Bucarest. Comment votre poste de défenseur central était-il envisagé à l’étranger, au regard de la vision du poste en France ?

À l’origine, je suis milieu défensif. Lorsque je passe les concours d’entrée à l’INF Clairefontaine, c’est à ce poste que j’évolue. J’avais déjà une certaine polyvalence, parce que j’aimais jouer vers l’avant et que, malgré mon gabarit, j’étais très à l’aise techniquement. Avec le temps, j’ai progressivement reculé sur le terrain jusqu’à devenir défenseur central, mais j’ai toujours gardé cette culture du jeu et cette volonté de participer à la construction.

Quand j’arrive en Écosse, je joue d’ailleurs autant au milieu qu’en défense. Mais lorsque j’évolue dans l’axe, ma manière de jouer surprend. Je ne suis pas un défenseur qui dégage systématiquement le ballon. J’aime relancer court, demander le ballon dans la surface, prendre des risques calculés pour ressortir proprement. Cette approche inquiétait davantage certains entraîneurs que mes propres coéquipiers. Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement. J’ai connu un entraîneur qui refusait une partie de ce que j’étais sur le terrain. Pourtant, quelques années plus tard, il a mis en place dans un autre club exactement les principes qu’il me demandait d’abandonner à l’époque. Le football est parfois fait de timing et de rencontres.

« Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement »

L’Écosse m’a surtout obligé à repenser complètement le poste de défenseur central. Être défenseur en France et être défenseur en Écosse, ce n’est tout simplement pas le même métier. Là-bas, tout va beaucoup plus vite. Les attaquants pressent constamment. Même lorsque vous franchissez une ligne balle au pied ou que vous poursuivez vos actions vers le but, vous devez immédiatement penser à la perte de du ballon, si votre transmission manque de vitesse, l’attaquant que vous avez éliminé quelques secondes plus tôt est déjà revenu sur vous. Cette intensité permanente m’a obligé à développer d’autres réflexes.

Mais c’est au Portugal que j’ai probablement le plus progressé. J’y ai retrouvé une philosophie de jeu proche de celle dans laquelle j’avais été formé : le défenseur central est considéré comme le premier relanceur. Sur le plan tactique, j’ai franchi des paliers considérables. Les entraîneurs que j’y ai connus, notamment Filipe Rocha et Álvaro Magalhães, ont eu une influence majeure sur ma compréhension du poste. Au Portugal, chaque détail défensif est codifié. Le placement sur les centres, les couvertures, les responsabilités individuelles, tout est travaillé avec une précision extrême.

Je me souviens que nous répétions les mêmes exercices chaque semaine avec Álvaro Magalhães. Sur le moment, certains joueurs pouvaient trouver cela répétitif. Lui-même en plaisantait. Mais le week-end, tout devenait naturel. Chacun connaissait exactement son rôle, ses zones d’intervention et ses responsabilités. Il n’y avait plus besoin de réfléchir ou de chercher un responsable après un but encaissé, tout le monde savait immédiatement ce qui avait fonctionné ou non. Lorsque je regarde aujourd’hui certains matchs, je repère immédiatement les défenseurs qui ont bénéficié de cette école tactique. On retrouve chez eux cette rigueur dans le placement, cette capacité à anticiper et à contrôler les espaces avant même que le danger n’apparaisse.

« Aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez »

La Roumanie, à l’inverse, se rapprochait davantage de l’Écosse dans l’intensité physique et l’agressivité des attaquants. Là encore, j’ai dû m’adapter. C’est d’ailleurs la grande leçon que je retiens de mon parcours à l’étranger, aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez. On ne peut pas arriver seul et espérer modifier les habitudes d’un championnat entier.

Chaque pays possède ses propres règles, ses propres attentes et sa propre lecture du jeu. En France et au Portugal, je retrouvais beaucoup de repères communs. En Écosse et en Roumanie, j’ai dû apprendre d’autres codes, d’autres exigences, d’autres manières de penser le football. Cela m’a demandé beaucoup d’observation, d’analyse et de remise en question.

Avec le recul, cette diversité d’expériences est devenue l’une des plus grandes richesses de ma carrière. Elle m’a obligé à sortir d’une vision unique du poste de défenseur central et, plus largement, du football. Aujourd’hui, lorsque je regarde un match, je suis capable de comprendre différentes philosophies de jeu parce que je les ai vécues de l’intérieur. Cette capacité d’adaptation, construite au fil des championnats et des entraîneurs que j’ai connus, est sans doute l’un des plus grands enseignements que je retiens de mon parcours.

Le système de formation français valorise certaines de vos qualités chez les jeunes, comment expliquez-vous que celles-ci n’aient pas été perçues de la même manière une fois passé au football professionnel, et en quoi cela reflète-t-il l’évolution du poste ces dix dernières années ?

Avec le recul, le choix du FC Nantes reste quelque chose que je n’ai jamais totalement compris, et que je ne comprends toujours pas aujourd’hui.

Dans le football, un joueur est recruté pour ce qu’il est : ses qualités, ses défauts, son profil global. Tout est identifié en amont. C’est pour cela que j’ai toujours eu du mal à comprendre qu’on puisse me reprocher de ne pas être un défenseur “agressif” au sens classique du terme. Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. C’est une intensité moins visible, mais extrêmement exigeante mentalement.

Je ne refusais pas les duels. Je les abordais simplement autrement. À l’INF, on m’avait enseigné, et j’avais aussi intégré très tôt, qu’un défenseur devait être bon avec ses pieds mais aussi avec sa tête. Le duel fait partie du jeu, je n’ai jamais eu de problème avec ça. En revanche, je n’ai jamais considéré que cela devait passer par des fautes inutiles ou des interventions mal maîtrisées. Mon football reposait sur une autre lecture du poste.

« Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. »

C’est pourtant ce profil qui m’a été reproché sur la fin, sans que j’en comprenne réellement les raisons. D’autant plus que la première rupture intervient avec un entraîneur avec qui tout s’était très bien passé en formation, lorsque j’évoluais avec la réserve en Championnat de France Amateur (CFA), où j’étais titulaire indiscutable à 17 ans et demi. Je me souviens d’un épisode précis, dès la troisième journée de championnat où la veille, je suis annoncé titulaire. Le jour du match, en arrivant au stade, on m’annonce finalement que je suis 17e. Une décision tombée dans la journée, et dans la presse, il explique ensuite que je suis “trop tendre”. Ce commentaire m’a marqué, parce qu’il venait de quelqu’un qui me connaissait parfaitement et qui avait suivi mon évolution.

Dans ce match, l’équipe perd avec une charnière composée de deux joueurs dont un n’était pas spécialiste du poste, bien qu’il soit très adaptable. De mon côté, je reste sur le côté, avec le sentiment d’être dans l’attente, sans explication claire. À partir de là, une forme de cassure s’installe. Je continue à travailler, à m’entraîner, convaincu que mon moment viendra. Mais dans le même temps, certaines perceptions commencent à s’ancrer, notamment après le retour d’un ancien de la maison jaune, qui affirme que je ne suis pas un défenseur, sans que je comprenne réellement sur quoi cela repose

 À un moment donné, tu te retrouves à devoir prouver quelque chose que tu es déjà en train de démontrer sur le terrain. Je regrette aussi, à cette période, un manque de fermeté pour défendre mon profil. Parce que je n’avais pas changé en quelques semaines. J’étais le même joueur que celui qui avait été titulaire en CFA et qui avait franchi les étapes.

« Il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose. »

Avec le recul, je pense aussi que j’étais peut-être en décalage avec mon époque. Certains me disent aujourd’hui que j’étais en avance sur mon poste, notamment dans ma manière de défendre et de relancer. J’avais des références très claires : Alessandro Nesta, Philippe Mexès ou encore Lilian Thuram. Des défenseurs élégants, intelligents, capables de défendre debout et de lire les situations avant d’intervenir.

Peut-être que je suis arrivé à un moment où ce profil-là n’était pas encore pleinement accepté au plus haut niveau en France. Peut-être aussi que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais eu la possibilité de m’exprimer pleinement en Ligue 1 à Nantes dans ces conditions. Et je reste convaincu que si j’avais eu cette continuité, la confiance et la dynamique auraient été totalement différentes.

Quand je compare avec la CFA de l’époque, c’était un autre monde, des matchs très durs, face à d’anciens professionnels, dans de petits stades, avec une intensité permanente et parfois une forme de provocation. C’est là pourtant que j’avais fait mes preuves. En Ligue 1, paradoxalement, il y avait plus d’espace et de temps pour jouer, mais le contexte n’a jamais permis de libérer pleinement mes qualités.

Aujourd’hui, je pense que le football a évolué. Certains excès ont disparu, et c’est une bonne chose. Mais avec eux, une certaine dureté du jeu aussi. Et au final, je reste convaincu d’une chose : il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose.

En fin de carrière, vous avez évolué en Malaisie avec Melaka United puis aux États-Unis avec Charlotte Independence, dans deux contextes très différents, tant sur le plan géographique que culturel. Quelles différences avez-vous observées dans la formation des joueurs et l’approche du football, notamment en ce qui concerne le niveau et le profil des joueurs locaux ?

La Malaisie a été un vrai changement de perspective. Je n’imaginais pas forcément terminer un jour ma carrière en Asie, surtout parce que les gens qui me connaissaient associaient mon profil à une exigence, à une certaine intensité dans le jeu. On me disait souvent que le contexte là-bas était plus relâché, moins structuré, et j’ai dû, une nouvelle fois, m’adapter.

Déjà, les conditions de vie et d’entraînement sont très particulières, une chaleur extrême qui impose des séances tôt le matin ou tard le soir. Sur le plan sportif, le championnat est fait de joueurs très vifs, techniques, avec une agressivité parfois difficile à canaliser et cela m’a obligé à beaucoup apprendre et surtout à reconstruire des repères collectifs. Sur ma première partie de saison, il y avait de vraies difficultés tactiques, notamment parce que nous ne partagions pas tous la même lecture du jeu. J’ai beaucoup insisté sur l’importance du dialogue, notamment après les buts encaissés pour comprendre les perceptions de chacun, confronter les idées, sans prétendre détenir la vérité.

L’objectif était d’arriver à une lecture commune, même imparfaite, mais partagée. Il y avait parfois des notions très basiques qui n’étaient pas intégrées, simplement parce que les parcours de formation étaient différents. J’arrivais avec des automatismes européens, eux avec une autre culture du jeu. Tout a changé avec l’arrivée d’un nouvel entraîneur malaisien, Elavarasan Elangowan, connu sous le nom de coach Ela. Son approche était très simple et très directe : chaque lundi, il revenait individuellement sur les actions, en expliquant précisément ce qui n’avait pas été fait correctement.

« Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental »

Le fait de montrer, de verbaliser et de corriger de manière claire a transformé notre fonctionnement. La deuxième partie de saison a été complètement différente. On a commencé à gagner des matchs importants, notamment à l’extérieur contre des équipes du haut de tableau, souvent sur des scores courts, 1-0. Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental. Dans ces moments-là, la victoire prend une autre dimension.

Aux États-Unis, j’ai encore vécu une autre réalité, cette fois plus globale que le simple cadre du terrain. Ma journée commençait souvent à 5 heures du matin. Il fallait organiser un travail en salle, soit avant, soit après l’entraînement collectif. Une fois ma famille arrivée, j’ai choisi de m’entraîner très tôt pour pouvoir ensuite profiter pleinement de la journée avec eux. C’était un rythme exigeant, mais très structurant.

Sur le plan sportif, il y avait aussi des désaccords tactiques, notamment avec certains entraîneurs, mais le respect entre joueurs était total. J’ai pu échanger énormément, transmettre aussi une partie de ce que j’avais appris en Europe. Et ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est de garder le contact avec certains anciens coéquipiers, de les voir encore évoluer, ou de reconnaître sur le terrain des gestes ou des principes qu’on avait travaillés ensemble. Parfois, ils me disent eux-mêmes : “c’est toi qui m’as appris ça”. Ce sont des moments simples, mais très forts.

Avec le recul, je pense que le plus important dans ce parcours, c’est cette capacité à se réinventer en permanence. Passer d’un pays à un autre, d’une culture à une autre, sur trois continents et dans huit pays différents, ça oblige à repartir de zéro à chaque fois. Et c’est probablement ce dont je suis le plus fier, avoir su m’adapter, encore et encore.

Pour Julio Garganta, le talent n’est pas quelque chose qui se situe à l’intérieur du joueur, qu’on peut lui demander de montrer sur commande : le talent réside dans la relation que l’individu entretient avec son environnement, et non dans l’individu lui-même. Dans votre rôle de scout pour Sport Republic, comment identifiez-vous les jeunes talents ainsi que leur potentiel, et comment les accompagnez-vous afin qu’ils puissent évoluer en s’adaptant à la fois aux exigences d’un club et à la philosophie globale du groupe multi‑club ?

Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. Mais il existe malgré tout des détails qui ne trompent pas : une prise d’information avant de recevoir le ballon, une première touche, une orientation du jeu, une lecture de l’espace… Ce sont des signaux faibles, insuffisants pour juger un joueur à eux seuls, mais souvent révélateurs d’un potentiel.

À un moment précis, vous pouvez sentir qu’un joueur dégage quelque chose de différent. À partir de là, vous ne le regardez pas forcément davantage que les autres, mais votre observation devient plus fine, plus concentrée sur chacun de ses ballons, sur ses choix, sur ses intentions. Ensuite, le travail du scout consiste à retranscrire ce qu’il a vu, à le structurer et à le partager. Mais une fois le joueur recruté et intégré au club, son rôle s’arrête. Il n’est pas dans le staff, ni dans le quotidien de l’équipe. Et c’est là qu’apparaît parfois une forme de frustration ou d’impuissance.

« Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. »

Lorsque vous avez participé à la signature d’un joueur et que vous le voyez ensuite en difficulté dans son nouveau contexte, vous êtes forcément concerné. Mais vous n’avez plus de prise directe. Vous ne pouvez pas interpeller le staff pour demander des explications, parce que les rôles sont clairement définis. Vous continuez à suivre les matchs, comme vous le faites pour tous les joueurs que vous observez, et vous analysez de votre côté ce qui confirme ou non votre jugement initial.

Parfois, lorsque le lien existe encore, vous pouvez garder un contact avec le joueur, non pas pour interférer, mais pour échanger, comprendre son ressenti, voir comment il vit ses performances. Dans certains cas, cela peut permettre d’apporter un mot, un retour, un soutien, notamment dans les moments de doute ou de baisse de confiance.

Mais il faut accepter une réalité essentielle, le recruteur n’est pas entraîneur et il n’appartient pas au staff technique. Les responsabilités sont séparées et doivent le rester. Une fois le joueur signé, le travail opérationnel est terminé, même si le suivi humain et l’attention restent présents. C’est un équilibre particulier à vivre, parce que vous engagez votre regard, votre jugement, parfois votre intuition sur un joueur, sans intervenir ensuite dans la suite de son parcours. Et c’est aussi ce qui fait la richesse, mais aussi la limite, du métier de recruteur.

Avec le recul sur votre parcours à travers 3 continents et 8 pays, entrecoupée de périodes de chômage, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez pour vous-même, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ? 

Il y a beaucoup de fierté, malgré tout. Une carrière n’est jamais linéaire, et encore moins facile. Elle demande de la résilience, et je l’ai montré tout au long de mon parcours.

J’ai connu le très haut niveau très jeune, puis des périodes beaucoup plus difficiles, plus instables. Mais malgré tout, le football reste le plus beau sport au monde. C’est un milieu passionnant, même s’il est parfois plus complexe en dehors du terrain qu’à l’intérieur.

Je pense d’ailleurs qu’il faudrait davantage sensibiliser les jeunes à cette réalité. Sur le terrain, tout est clair, tout est simple, tout est vivant. En dehors, c’est souvent plus dur à appréhender. Mais cela fait partie de l’ensemble. Aujourd’hui, je suis fier de mon parcours. J’aurais pu faire certaines choses différemment, évidemment. Mais peu de personnes peuvent dire qu’elles ont connu ce que j’ai connu, avec les hauts, les bas, et surtout les périodes de doute, notamment lorsque j’ai traversé des moments de chômage.

Ce que je retiens surtout, c’est la capacité à toujours repartir, à ne pas abandonner mentalement, et si c’était à refaire, je referais exactement le même chemin, sans hésitation.

L’entraineur est un concepteur d’environnements d’apprentissage

L’Association des Educateurs de Football est huereuse de vous présenter cet article issu de chez NOSOTROS, NOSOTROS fait maintenant partie du paysage du football et des chercheurs en Football, Alilou ISSA et son équipe développe des axes de reflexion basés sur la Connaissance du jeu et sur les Apprentissages. En faisant appel aux plus grands universitaires et chercheur il rend accéssible à tous des reflexions réservés auparavant à des élites. Nous sommes heureux avec l’accord de NOSOTROS de vous faire partager ces publications. A lire sans modération et surtout à servir de bases de discussions entre collègues. La performance sportive de tous s’en trouvera certainement amélioré.

Exemple choisi: Certaines personnes pensent que la connaissance à un rôle important, donc en tant qu’entraîneur, vous avez besoin de connaissances sur le football, sur la tactique, etc. Mais il faut aussi avoir une connaissance profonde des gens, de comment ils apprennent, comment les motiver, comment les gérer, comment les aider, savoir quand être un peu ferme, peut-être un peu dur, quand être doux et gentil et comprendre les différences individuelles. « Keith DAVIDS » Source NOSOTROS

Chercheur en sciences du sport et professeur à la Sheffield Hallam University, Keith Davids est depuis 25 ans, l’un de ceux qui ont le plus contribué à l’interprétation de la performance sportive, l’acquisition d’habiletés, le développement de l’expertise/talent ou encore la conception d’environnement d’apprentissage au travers d’un cadre théorique basé sur l’interaction et la manipulation des contraintes (tâche-environnement-individu).
Auteurs de nombreux livres, articles et papiers de recherche sur le sujet, nous avons essayé de comprendre comment ce cadre théorique peut enrichir en pratique, l’apprentissage du football (mais pas que).

Il y a quelque temps, Jean-Francis Gréhaigne, un chercheur français qui a beaucoup travaillé sur le football, nous disait (en paraphrasant Kurt Lewin) : « rien n’est meilleur qu’une bonne théorie pour comprendre ce qu’il se passe ». Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une idée très importante, car si vous sortez du contexte de l’entraînement du football, tout enseignant, éducateur ou entraîneur doit s’intéresser au comportement humain. Il existe de nombreuses théories traitant du comportement humain et la « dynamique écologique » (Ecological Dynamics) en est une très importante, car elle met l’accent sur la relation individu-environnement. Je pense que c’est une perspective très utile, qui permet d’avoir une meilleure compréhension de la performance et de l’apprentissage, dans le contexte spécifique du football.

Cette relation individu-environnement est très importante, pour comprendre l’entraînement en football, parce que chaque individu interagit de manière différente avec ce contexte. Il est donc important d’avoir un cadre théorique pour vous aider à concevoir de meilleurs entrainements. Il existe de nombreux cadres parmi lesquels vous pouvez choisir et j’expliquerai plus en détail pourquoi je pense que « la dynamique écologique » est un solide cadre théorique. Mais pour en revenir à votre question, je suis tout à fait d’accord avec Jean-Francis Gréhaigne : tout professionnel qui est intéressé par l’éducation, la formation, l’enseignement et le coaching a besoin d’une bonne théorie pour étayer son travail pratique.

« Tout enseignant, éducateur ou entraîneur doit s’intéresser au comportement humain »

Cela ne veut pas dire qu’un coach doit être le meilleur scientifique du monde. Par exemple, lorsque j’utilise un smartphone, je ne peux vous dire comment il fonctionne précisément. Je ne peux dire quelle est l’électronique ou l’informatique qui se cache derrière, mais je dois être capable de comprendre son fonctionnement pour en tirer le meilleur parti. C’est la même chose pour les entraîneurs de football. Ils doivent avoir une certaine compréhension du comportement humain, de la performance, de la motivation, des émotions, de l’apprentissage…. Et pour cela, il existe différents cadres théoriques.

Le grand défi pour un entraîneur, c’est d’être capable de choisir parmi cette multitude de théories sur le comportement humain et l’apprentissage. Ce choix dépendra de son point de vue et du modèle d’apprentissage qui lui parait le plus cohérent. Dans le passé, le paradigme dominant pour expliquer l’apprentissage et la performance était le comportementalisme. Les modèles Stimulus-Réponse ou Stimulus-Réponse-Conséquence qui sont utilisés pour « dresser » les animaux. Il y a plus de 100 ans, les gens pensaient que les humains pouvaient apprendre de cette façon.

« Le grand défi pour les entraîneurs est d’être capable de choisir parmi une multitude de théories sur le comportement humain et l’apprentissage »

Bien que cette approche ait été dominante, elle a été rejetée parce que les gens ont réalisé qu’en réalité, les humains pensent profondément aux choses et qu’ils font parfois des choses irrationnelles. Ils ne se contentent pas de répondre à chaque fois, de la même manière, à un stimulus. L’idée du comportementalisme est de construire une relation forte entre le stimulus (par exemple, un espace qui apparaît dans une défense) et la réponse (passer le ballon, dribbler ou tirer). Mais il arrive que quelqu’un fasse quelque chose de différent, quelque chose qui n’est pas attendu, comme se retourner et passer le ballon en retrait ou autre chose. Les joueurs peuvent prendre ces décisions eux-mêmes ou une émotion peut se mettre en travers de leur chemin et ils peuvent se comporter de manière imprévisible.

Donc, pour expliquer ce phénomène, un nouveau type de théorie a émergé : les théories cognitives. Ce sont des théories qui se concentrent sur l’aspect mental de la vie : la réflexion, la planification, la résolution de problèmes et même la façon dont les émotions influencent et façonnent le comportement des gens. C’est donc devenu le paradigme dominant pour comprendre le comportement humain.

C’est très intéressant, car il existe différentes perspective pour appréhender le comportement humain. Pour un certain nombre d’entre-nous vos travaux ont été comme une illumination, car ils ont permis de mettre des mots sur des constats pratiques. 

Oui, je peux comprendre cela et plusieurs coachs me l’ont dit : ils peuvent voir les avantages pratiques de la dynamique écologique. C’est très intéressant, car cela revient à la notion du « pourquoi avons-nous besoin d’un cadre théorique pour guider notre vie, nos propres comportements », comme vous l’avez mentionné au début.

Certaines personnes pensent que la connaissance à un rôle important, donc en tant qu’entraîneur, vous avez besoin de connaissances sur le football, sur la tactique, etc. Mais il faut aussi avoir une connaissance profonde des gens, de comment ils apprennent, comment les motiver, comment les gérer, comment les aider, savoir quand être un peu ferme, peut-être un peu dur, quand être doux et gentil et comprendre les différences individuelles.

« A bien des égards, les entraîneurs et les enseignants sont comme des scientifiques. Ils essaient une méthode et ils recherchent des preuves »

Mais il existe différents types de connaissances, alors que les gens pensent qu’il n’y a qu’un seul type de connaissance. Ce qu’on appelle la théorie unifiée de la connaissance. Et ce que vous avez décrit là, c’est la connaissance intuitive, ce que j’appelle « la connaissance expérientielle ». La connaissance qui a été acquise grâce à de nombreuses années d’expérience avec des athlètes, des footballeurs de différents niveaux. Et à bien des égards, les entraîneurs et les enseignants sont comme des scientifiques. Ils essaient une méthode et ils recherchent des preuves. Est-ce que cela fonctionne ? Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ? Puis-je simplement modifier cette variable ? Est-ce que je peux changer quelque chose ? Ou est-ce simplement une mauvaise idée ?

Tout comme les scientifiques, les entraîneurs et les enseignants construisent aussi des connaissances. C’est l’expérience de travailler avec un joueur pendant des heures, des jours, des semaines, des mois, des années. Souvent, les entraîneurs me disent « vous avez présenté des idées théoriques qui ont confirmé mes convictions en tant qu’entraîneur », mais pour moi, ce sont deux sources de connaissances parallèles. Les connaissances que j’ai acquises, au fil des ans, dans mon rôle d’universitaire sont la conséquence de l’application de connaissances scientifiques afin d’étudier comment les gens apprennent à coordonner leurs mouvements. J’étudie des théories développées dans les mondes de la psychologie, de l’éducation, des sciences, puis j’en applique les idées clés pour comprendre les mouvements humains.

En fait, Les entraîneurs travaillent, comme on dit en anglais, at the coal face. Cela signifie qu’ils sont au fond de la mine et que je suis en haut dans le bureau (rires). Les idées des entraineurs ont beaucoup de valeur, parce qu’il n’y a aucun coach au monde qui s’accrochera à une idée qui ne fonctionne pas. Ils sont semblables aux scientifiques : leur prise de décision doit être façonnée par la preuve des méthodes qui fonctionnent et de celles qui ne fonctionnent pas.

« Il faut garder une vision dynamique du monde et être prêt à changer avec lui »

Mais le problème avec beaucoup de choses dans la vie, c’est qu’elles sont dynamiques. Ce qui signifie qu’elles changent constamment. Elles évoluent et sont façonnées par de nombreux facteurs d’influence. C’est la même chose dans le football. Les connaissances qui sont pertinentes pour l’entraînement ou l’enseignement du football, à un moment donné, peuvent changer parce que les connaissances et les idées sur les tactiques, les formations, les styles, les compétences ou la préparation des joueurs, changent aussi. Il faut donc garder une vision dynamique du monde et être prêt à changer avec lui.

C’est une bonne occasion de définir la théorie, qu’est-ce que la « dynamique écologique » (Ecological Dynamics)?

Oui, c’est une bonne occasion d’en discuter, mais d’abord, j’aimerais revenir un peu en arrière. Nous avons parlé de différentes théories, du fait que le conditionnement fonctionne avec les animaux, mais peut-être pas avec les humains. Puis nous avons parlé de la psychologie cognitive, qui se concentre sur l’aspect mental de la vie.

Cette approche cognitiviste est devenue populaire vers les années 1950, puis a été remise en cause par l’approche écologique au début des années 1980. L’argument était le suivant : on se concentre trop sur l’aspect mental de la vie, alors qu’en réalité, le corps comporte d’autres sous-systèmes et qu’il faut aussi tenir compte de l’environnement. C’est cet accent mis sur la relation de l’individu avec l’environnement qui m’a attiré vers la dynamique écologique.

Maintenant, certains psychologues cognitivistes diraient « mais, nous prêtons aussi attention au rôle joué par l’environnement ». Mais leur manière d’y prêter attention, c’est de dire qu’en apprenant, on construit un modèle du monde dans son cerveau, qui à l’image d’un ordinateur, stocke ces informations. Les 1ères années de développement de la psychologie cognitive ont été fortement influencées par les informaticiens et les ingénieurs.

C’était juste après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les ordinateurs ont commencé à se développer. Des psychologues et des ingénieurs se sont réunis et ont dit « Nous pensons que le cerveau fonctionne comme un ordinateur. Il stocke des informations qui vous permettent de prendre des décisions et ensuite il y a un « output » qui correspondent aux comportements d’une personne ».

« C’est cet accent mis sur la relation de l’individu avec l’environnement qui m’a attiré vers la dynamique écologique »

Mais les psychologues écologiques, comme James Gibson, ont souligné que le principal problème des théories cognitives est qu’elles mettent, peut-être trop, l’accent sur l’internalisation de l’information par l’individu. Certaines théories scientifiques mettent, peut-être trop aussi, l’accent sur l’environnement, en cherchant à comprendre comment il peu façonner un individu. Ce que j’aime dans la dynamique écologique, c’est son échelle d’analyse (interactions individu-environnement), qui est en fait assez difficile à interpréter dans la pratique. On n’analyse pas seulement la personne ou l’environnement. C’est cette échelle d’analyse interactive qui est importante dans la dynamique écologique, cette relation individu-environnement.

Je vais expliquer pourquoi je pense que c’est un très bon cadre pour un entraîneur, un enseignant, un éducateur ou un parent.

La relation individu-environnement signifie que, en tant qu’entraîneur ou enseignant, vous devez traiter chaque footballeur et chaque athlète comme une individualité. Bien sûr, certains peuvent sembler similaires, mais en réalité, il existe des différences individuelles essentielles liées à la génétique, à la composition physique, à l’éducation, au vécu, à la personnalité, à la disposition émotionnelle de l’individu, à sa volonté d’apprendre, à sa capacité à performer sous pression… Nous sommes tous différents à bien des égards.

C’est une théorie qui met l’accent sur le fait que nous devons traiter chaque apprenant, chaque joueur comme un individu. Nous devons essayer de comprendre ce qui le motive pour en tirer le meilleur en tant que sportif. Pour ce faire, il faut vraiment comprendre l’environnement dans lequel il évolue et la façon dont chacun interagit avec lui.

Cela nous renvoie à une de vos analogies tirée de la biologie évolutionnaire et présentant le principe de coadaptation. Au cours du temps, les grenouilles ont dû adapter la viscosité de leur langue à l’évolution de leur proie : les mouches. En retour, les mouches ont aussi dû s’adapter car elle forme un système avec les grenouilles. Cette analogie avec le sport en général, et plus spécifiquement le football, est vraiment bonne parce qu’on peut l’utiliser pour expliquer beaucoup de choses. On ne peut isoler la grenouille et essayer de l’analyser sans intégrer sa relation avec la mouche et le fait qu’elles fonctionnent réellement ensemble.

Je suis content que vous m’ayez rappelé cette analogie. Effectivement, l’environnement et l’individu forment un système complexe et il existe de nombreuses façons de le décrire. Pour revenir à l’exemple de la grenouille et de la mouche, il s’agit en quelque sorte d’une relation prédateur-proie. La grenouille est le prédateur, la mouche est la proie.

Cela nous renvoie à ce que je disais sur le fait que « la vie est dynamique et en constante évolution ». Dans la vie, les choses changent à des rythmes différents. Certaines changent très lentement et parfois cela s’accélère comme, par exemple, avec la pandémie Covid-19. Soudain, on a besoin d’un grand changement dans la façon dont nous nous connectons, dont nous enseignons, etc. Mais ce sont des cas exceptionnels, car généralement, les choses changent et évoluent lentement.

Donc, pour pouvoir s’attaquer à la mouche, la grenouille a développé la viscosité de sa langue. En réponse, la mouche a dû évoluer pour éviter de se faire piéger. Ses pattes ont alors développé des propriétés qui font que la langue de la grenouille n’est plus aussi collante. Pour survivre, la grenouille a, à son tour, du développer d’autres procédés pour attraper ses proies. Ce processus continu est appelé coadaptation (ajustement mutuel). C’est un concept en biologie et nous pouvons l’utiliser pour décrire le comportement humain et la relation individu-environnement, qui est en constante évolution. Chaque personne doit donc s’adapter à mesure qu’elle se développe, mûrit, vieillit, apprend et grandit. L’individu doit se coadapter avec son environnement car il change aussi beaucoup.

Quelques exemples : l’entretien des pelouses utilisées pour jouer au football étant de plus en plus difficile, cela a fait émerger l’utilisation de gazon artificiel ou de gazon hybride, qui n’ont pas les mêmes propriétés que l’herbe naturelle. L’évolution constante de la façon de tirer les coups de pied arrêté, de proposer de nouvelles trajectoires, force les gardiens de but à s’adapter. Une équipe peut choisir de jouer à 3 ou à 4 derrière, etc.

Comme vous l’avez dit, un joueur ne peut être envisagé indépendamment de son environnement et il ne peut pas dire « je ne joue pas sur des surfaces artificielles ou je ne peux pas jouer dans une défense à 3 ». Cette coadaptation existe donc dans le comportement humain et donc aussi chez les footballeurs. Les choses changent constamment et nous devons tous être prêts à nous adapter, à changer, à chercher des moyens d’améliorer et d’affiner nos performances…tout le temps.

Justement, pour essayer de comprendre ce système individu-environnement, parlons un peu du modèle développé par Karl Newell. C’est un modèle que vous avez fait évoluer, en y intégrant des idées venues, entre autres, de psychologie écologique. Pourriez-vous expliquer un peu le modèle et comment vous l’avez enrichi ?

Oui bien sûr. Mais avant, je voudrais vous parler d’un autre exemple de coadaptation. Il concerne Adidas, même si je ne reçois pas d’argent de leur part pour en parler (rires)

Nous non plus..

Pour chaque compétition à laquelle ils sont associés, Adidas développe de nouveau ballon. Ce qui change les propriétés des ballons utilisés durant ces compétitions. Mais, les joueurs ne peuvent pas refuser de jouer, en disant : « je ne peux pas utiliser ce ballon », « le ballon vole trop, je ne peux pas correctement tirer ». Ils doivent s’adapter. Donc, au travers de l’évolution des équipements, des changements de règles (le VAR par exemple), le jeu lui-même est en constante évolution. Peut-être pas de manière spectaculaire, mais il change. Donc cette coadaptation est un principe de la vie, du sport et donc du football.

Mais revenons au modèle de Karl Newell. Karl Newell est un psychologue anglais qui travaille à l’université de Géorgie aux Etats-Unis. C’est un très bon psychologue expérimental, qui a beaucoup travaillé sur l’apprentissage et le développement moteur. L’approche basée sur l’interaction des contraintes (constraints-led approach) est née de ce travail, où il étudiait le comportement des enfants, la façon dont ils développent des habiletés afin d’interagir avec l’environnement. Les contraintes sont des éléments qui façonnent continuellement le comportement.

Dans sa forme la plus simple, le modèle dit ceci : le comportement humain ou le développement humain est profondément influencé, par trois types de contraintes :

1/Les propriétés de l’individu. Qu’elles soient physiques, psychologiques, émotionnelles, physiologiques. 

2/La tâche dans laquelle les individus sont engagés. Dans notre cas, il s’agit de jouer au football, mais cela pourrait être de conduire une voiture, jouer au basket-ball ou de faire du vélo électrique, par exemple.

3/L’environnement, en référence à l’environnement physique. Il peut s’agir, comme nous l’avons déjà mentionné, du climat (jouer dans différentes conditions), de la température ambiante, de jouer en altitude… L’environnement comprend également le contexte historique ou l’environnement socioculturel dans lequel se produit la performance.

La manière de jouer au football est aussi très dépendante de la culture d’un pays. Au Brésil, par exemple, on parle de Ginga, ce qui fait référence à leur manière si particulière de se mouvoir lorsqu’ils jouent au football. La manière de se mouvoir est un aspect qui est très important pour eux. Dans d’autres pays, la culture étant différente, le football sera donc pratiqué et valorisé de manière différente. Les contraintes historiques, sociales et environnementales peuvent donc influencer les comportements, y compris la façon dont on joue au football.

« Les contraintes sont des éléments qui façonnent continuellement le comportement »

C’est donc de la relation individu-tâche-environnement qu’émerge le comportement humain. C’est le principe clé de l’approche basée sur l’interaction des contraintes. Qu’il s’agisse d’apprentissage ou de performance : tous les aspects du comportement émergent de l’interaction continue entre ces trois principales sources de contraintes. Et il y a une erreur qui est parfois commise par certaines personnes qui prennent connaissance de ce modèle. Ils considèrent l’individu, la tâche et l’environnement séparément. Il est crucial de comprendre cette interaction continue entre les trois sources de contraintes. C’est ce qui rend son utilisation très difficile pour un éducateur, un formateur ou un professeur, car cette interaction est dynamique et elle est propre à chaque personne.

C’est pourquoi le modèle d’interaction des contraintes est assez complexe. Nous ne devons pas considérer la personne indépendamment de la tâche et de l’environnement parce qu’ils sont en interaction continue. C’est ce qui fait qu’il y a tant de singularités chez les gens. C’est assez important, surtout du point de vue du football, car aujourd’hui, des footballeurs français jouent en Angleterre, en Allemagne ou en Espagne. La culture du pays dans lequel ils jouent va les influencer, mais à leur tour, ils vont influencer la culture du footballistique de ce nouveau pays.

« C’est donc de la relation individu-tâche-environnement qu’émerge le comportement humain »

Bien que le football puisse être très similaire d’un pays à l’autre, d’un point de vue socioculturel, il peut y avoir de nombreuses variations qui façonnent les comportements de jeu. Les traditions, l’Histoire, la culture d’un pays ou d’un environnement, influencent la façon dont les gens apprennent et pratiquent des sports comme le football. Et à ce stade, je dois dire que la France forme des jeunes joueurs très talentueux. Il se passe donc quelque chose de vraiment bien dans des académies comme Paris, Lyon, Lille, Rennes et bien d’autres clubs.

C’est intéressant que vous disiez cela parce qu’en France, il y a un débat sur le développement des jeunes joueurs. Certains pensent qu’il y a une « grosse production » de bons joueurs car il y a le meilleur système de développement des talents, alors que d’autres pensent que les joueurs sont mieux développés, disons  en Hollande ou au Portugal, mais que la démographie de la région parisienne par exemple, est l’une des principales réponses de ce succès.

Je discute souvent avec des collègues au Portugal ou en Allemagne et ils regardent tous assez régulièrement les autres pays et disent « les choses sont meilleures ailleurs « . Je pense qu’en France, il y a un potentiel très important, avec des jeunes qui aiment être actifs physiquement. Je sais que la région parisienne est un terrain très fertile pour produire des athlètes. Une grande partie de cela provient de la pratique non structurée et des activités inventives que ces jeunes pratiquent. Par exemple, ce n’est pas un hasard si le Parkour (appelé free running en anglais) a été inventé en France qui d’ailleurs, est une activité vraiment importante pour tous les pratiquants de sport collectif.

En Angleterre, par exemple, certaines parties de Londres ressemblent à la région parisienne. Dans le sud-est, à Lewisham et dans des endroits comme celui-ci, de jeunes joueurs très talentueux émergent. Il y a beaucoup de football de rue et de compétitions non structurées. Par le passé, l’Angleterre a aussi rencontré des problèmes lorsque les entraîneurs ont trop voulu structurer les choses, en particulier au niveau des enfants. Ils voulaient les aider à se développer, mais ce qu’ils ont accidentellement fait, à mon avis, c’est qu’ils ont rendu les joueurs trop semblables. J’ai parlé à certains entraîneurs et recruteurs qui disent que les joueurs qui sortent des académies, jouent tous de la même façon. Mais attention, les choses sont en train de changer rapidement en Angleterre.

« Je pense que la nouvelle génération d’entraineurs qui arrive, comprend qu’elle n’a pas à besoin de systématiquement donner des instructions verbales, des correctifs ou d’interférer »

Au cours des cinq ou six dernières années, j’ai remarqué un changement dans la mentalité des entraîneurs anglais. Pour être honnête avec vous, avant cela, une grande partie de mon travail était ignorée. On n’en parlait pas vraiment et on ne me contactait pas vraiment. Et puis, ces dernières années, l’intérêt s’est vraiment développé. Je pense que la nouvelle génération d’entraineurs qui arrive, comprend qu’elle n’a pas à besoin de systématiquement donner des instructions verbales, des correctifs ou d’interférer. Elle sait qu’elle peut soutenir, guider, et avoir une approche intelligente dans la conception de leurs séances.

Sous la direction de Gareth Southgate, une partie de la nouvelle génération de joueurs anglais se fait remarquer au niveau international. Il en va de même pour un pays comme la France, qui dispose d’un riche vivier de talents qui peuvent pratiquer différents sports : l’athlétisme, le ski, la natation, le football ou le basket-ball.

On pourrait aussi dire qu’il y a beaucoup de potentiel au niveau du coaching, mais la dynamique semble différente. Il semble que de plus en plus, le fait d’avoir eu une expérience de haut niveau (en tant que joueur) soit considéré comme une condition, quasi sine qua non, pour être entraineur de haut niveau. Or, toute expérience n’est pas nécessairement formatrice et porteuse de savoir.

C’est un excellent point. Tous les entraîneurs n’étaient pas de bons joueurs, tous les joueurs ne peuvent pas être de bons entraîneurs.  Cela en dit long sur le système de production des joueurs, mais aussi sur le système de formation des entraîneurs que nous mettons en place. On a le sentiment que les anciens joueurs professionnels sont les mieux placés pour entraîner de jeunes joueurs. L’hypothèse est qu’ils peuvent transmettre leurs connaissances aux jeunes joueurs.

Quand on regarde la théorie de l’apprentissage et les théories psychologiques, les faits montrent que ce n’est pas vrai. Parce qu’une grande partie des connaissances développées sont des connaissances tacites ou intuitives. Parfois, les experts ou les joueurs de haut niveau ont du mal à articuler leur performance, la façon dont ils touchent le ballon ou dont ils se déplacent avec le ballon. Ils trouvent cela difficile à expliquer parce qu’ils jouent beaucoup au « ressenti ». Donc, ce n’est pas simplement parce que vous êtes un joueur de haut niveau, que vous serez un entraîneur de haut niveau. Vous avez besoin d’un autre ensemble de compétences.

Un cadre théorique permettrait de vraiment enrichir et exploiter ces connaissances expérientielles. Pour réussir dans le sport, en tant qu’entraîneur, enseignant et éducateur, nous avons besoin de connaissances empiriques, c’est-à-dire de connaissances scientifiques (dans ce cas-ci, de sciences appliquées) et de connaissances expérientielles.

« Si vous voulez naviguer, trouver votre chemin ou explorer un environnement, vous avez besoin d’informations provenant de cet environnement »

C’est ce riche mélange entre les deux qui permet de produire les meilleurs entraîneurs ou joueurs, comme vous pouvez le voir sur la Figure 1 (ci-dessous). L’espace où les connaissances empiriques et expérientielles se chevauchent est un espace riche et précieux, où les entraîneurs et les scientifiques du sport peuvent se retrouver.

Pour en revenir à la dynamique écologique, j’ai donc parlé de l’approche basée sur l’interaction des contraintes. On ne peut pas envisager chaque individu de manière isolée, parce que nous évoluons au sein d’un environnement. C’est cette interaction entre l’individu et l’environnement qui est importante. En tant que théorie, j’apprécie la dynamique écologique car elle est influencée par la psychologie écologique, qui a été développée par James Gibson, un psychologue américain. Selon Gibson, les humains ont besoin d’informations pour réguler leur comportement. En d’autres termes, si vous voulez naviguer, trouver votre chemin ou explorer un environnement, vous avez besoin d’informations provenant de cet environnement.

Certaines de ces informations proviennent de vous-même. Par exemple, avec le positionnement de vos membres dans l’espace, de sorte que vous n’avez pas besoin de continuer à regarder où ils se trouvent (proprioception). Lorsque vous dribbler, vous avez une idée d’où se trouve le ballon et de l’endroit où se trouvent vos jambes et vos pieds, ce qui vous permet de lever la tête et chercher des espaces par exemple.

Certaines de ces informations sont présentes dans l’environnement et doivent être perçues visuellement. Encore une fois, comme l’a dit Gibson, les humains et les animaux utilisent l’information pour réguler leurs actions. Qu’il s’agisse d’une action très simple ou de comportements très complexes. Cette relation information-mouvement est d’une importance vitale, comme le montre le graphique. Cette relation est aussi appelée perception-action, c’est-à-dire la perception de l’information pour l’action. Mais nous agissons aussi pour créer de l’information.

Par exemple, si vous voulez offrir une ligne de passe à un partenaire, en changeant simplement votre orientation corporelle vous aurez une perspective différente. Cette nouvelle situation vous permettra de voir le but, de voir une plus grande surface du terrain, de voir où se trouvent les défenseurs, etc. Disons que vous agissez pour créer des informations et que ces informations vous permettent ensuite d’agir.

Cette relation information-mouvement est donc une constante dans le comportement humain. Ce qui est important en football, c’est de concevoir des entraînements qui maintiennent cette relation information-mouvement ou perception-action (representative design), qui est vécue par le joueur en lors des matchs, quel qu’en soit le niveau.

En effet, les séances doivent être représentatives de l’environnement de performance. Est-ce le bon moment pour parler des affordances et du fait que l’entraineur doit proposer « un paysage d’affordances » à ses joueurs ?

Oui, c’est le bon moment. Nous couplons constamment nos systèmes de perception et notre système d’action pour performer. Quand je parle de systèmes perceptifs, je veux dire la vision, la proprioception ou les sons (le bruit d’un défenseur courant derrière vous). Avec les conditions de match actuelles (COVID 19), c’est quelque chose que l’on perçoit encore mieux. On peut entendre les joueurs courir, crier pour recevoir le ballon ou le bruit lorsque le ballon est frappé.

Avec de l’entraînement, les gens peuvent devenir très adroits dans l’utilisation des informations pour réguler leurs actions. Lorsque vous développez ce couplage perception-action, vous pouvez commencer à vraiment explorer l’environnement pour être performant, car il est composé d’opportunités d’action ou d’invitations à l’action. C’est ce que l’on appelle les affordances et elles sont partout, selon James Gibson. Pour moi, c’est l’un des concepts les plus importants de la dynamique écologique.

Les affordances invitent une personne à agir d’une certaine manière. Qu’il s’agisse d’une équipe de U11 ou d’un groupe professionnel, l’entraineur doit comprendre les invitations auxquelles les joueurs sont en permanence confrontés dans leur environnement de performance (le match). Il doit ensuite concevoir des séances qui reproduisent ou simulent les affordances ou les invitations présentes dans cet environnement.

« Qu’il s’agisse d’une équipe de U11 ou d’un groupe professionnel, l’entraineur doit comprendre les invitations auxquelles les joueurs sont en permanence confrontés dans leur environnement de performance (le match) »

Le positionnement des joueurs, leur placement ou le nombre de joueurs impliqués, tout cela va produire un certain type de paysage d’affordances. Les meilleurs entraîneurs sont ceux qui arrivent à comprendre les besoins de leurs joueurs. Ils perçoivent quelles sont les affordances ou les invitations à l’action qui existent dans un match de U9, U12, U17 ou senior et conçoivent leurs séances, en fonction de ces invitations. Par exemple, un espace de 10 mètres entre 2 joueurs de 9 ans n’invitera pas la même chose que le même espace entre 2 joueurs professionnels.

Comme le montre la figure ci-dessous, les affordances sont les invitations auxquelles chaque individu peut être confronté, dans son environnement de performance. Alors, concrètement, qu’est-ce que signifie cette approche basée sur les affordances ? Comment fonctionne-t-elle ? Quelles sont les invitations ? Qu’est-ce qu’un espace invite un joueur à faire ? Pour un bon dribbleur, capable d’utiliser ses deux pieds, cet espace entre deux défenseurs peut l’inciter à dribbler. Mais un joueur qui n’a pas la confiance nécessaire, qui n’a pas ces qualités de dribbleur, l’espace peut l’inciter à passer le ballon. Si le joueur est près du but, l’espace peut l’inciter à tirer au but. Nous sommes donc entourés d’affordances qui ont des significations ou des valeurs différentes en fonction de chaque individu.

L’élément clé ici, c’est que la manière dont vous percevez une affordance, ce qu’elle vous invite à faire et ce qu’elle pourrait m’inviter à faire, sera complètement différent. Il y a toutes sortes de raisons pour lesquelles nos propres capacités, compétences et expériences peuvent façonner les affordances que nous percevons et utilisons.

Cette relation entre perception et capacité d’utilisation, nous renvoie à un terme utilisé par Duarte Araujo : « effectivities » (effectivités).

Si vous deviez concevoir une séance et que je vous disais « Je veux que vous veniez concevoir une séance d’entraînement pour un groupe de joueurs ». Les premières choses que vous diriez, sont : quel est leur niveau de compétence ? Quelle est leur expérience ? Quel est leur niveau de performance ?

Les effectivités correspondent aux habiletés d’une personne, à ses expériences antérieures, à ses compétences en relation avec l’évolution où il évolue.

Le défi, c’est que ces effectivités seront différentes d’un joueur à un autre. L’entraîneur doit donc tenir compte de cela, mais aussi du fait qu’elles évoluent au fil du temps. Lorsque vous entraînez de jeunes joueurs, ils vont assez rapidement changer au travers de l’adolescence. Un entraîneur ne peut donc pas considérer ces effectivités comme statiques, elles sont aussi dynamiques.

Donc, lorsqu’on conçoit une séance, quels sont les principes d’une approche basée sur l’interaction des contraintes ?

Ils sont simples, même si on pourrait les rendre plus complexes. Mais avant de parler des principes, j’aimerais que la relation entre tous les éléments dont j’ai parlé, soit claire. La théorie c’est la dynamique écologique. C’est la théorie du comportement humain que je préfère et qui, selon moi, pourrait constituer un très bon cadre théorique pour toute personne intéressée par l’éducation, l’apprentissage, l’encadrement, l’enseignement, la formation. J’ai écrit de nombreux articles et de livres qui expliquent pourquoi : c’est en raison de cette relation individu-environnement.

« Si nous concevons les footballeurs comme des systèmes dynamiques non linéaires, il est normal d’observer des améliorations, mais aussi des régressions« 

Ensuite, les principes pédagogiques qu’un entraineur peut utiliser sont contenus dans ce que j’appelle une pédagogie non linéaire. Malgré ce non un peu « fantaisiste », cela signifie que les principes utilisés par le coach sont basés sur l’acceptation de l’individu comme un système dynamique non linéaire. Un système qui change et s’adapte constamment au fil du temps.

Donc, si nous concevons les footballeurs comme des systèmes dynamiques non linéaires, il est normal d’observer des améliorations, mais aussi des régressions. Ces fluctuations sont multifactorielles : problème émotionnel, blessure physique, l’adolescence (période pendant laquelle toute l’énergie du système va dans la croissance). Les trajectoires de performance et de développement n’étant pas linéaire, il faut donc des principes pour guider la conception d’environnements d’apprentissage qui répondent à cette non-linéarité.

Vous m’avez demandé quels étaient les grands principes et je dirais qu’ils sont :

Traiter les joueurs, autant que possible, comme des individus. Je sais que c’est difficile et que les entraîneurs pourraient dire « J’ai un groupe de 30 enfants ou joueurs, comment puis-je les traiter individuellement ? » Les joueurs ne sont effectivement pas tous semblables, mais ils ne sont pas complètement différents non plus. L’important, c’est de comprendre les besoins de chaque individu et leurs « effectivités », comme vous l’avez mentionné précédemment. C’est-à-dire les compétences et les capacités de chacun en relation avec l’environnement dans lequel ils seront/sont amenés à évoluer.

Quand vous regardez le parcours des joueurs de haut niveau, on s’aperçoit qu’ils continuent à se développer tout au long de leur carrière. Lorsqu’ils ont une vingtaine d’années, ils changent en permanence, mais ils peuvent encore s’améliorer lorsqu’ils en ont une trentaine. Par exemple, si la défense adverse leur pose un problème, ils peuvent le résoudre, car un bon entraîneur va rechercher ce dont ils ont besoin pour se développer et aider chaque joueur à y travailler. Ce qui était une force, peut être renforcé et une faiblesse peut devenir une force. Alors, tout le système s’améliore.

Donc, un bon principe de départ, selon une approche pédagogique non linéaire, serait de traiter les différents joueurs comme des individus et d’essayer de comprendre ce dont ils ont besoin. Ne perdez pas de temps à traiter chaque joueur de la même manière : si vous le faites, certains s’amélioreront et d’autres ne se développeront pas et s’ennuieront rapidement. Mettez chaque joueur au défi de sans cesse s’améliorer.

Ensuite, il ne faut pas laisser les jeunes enfants se spécialiser trop tôt. En d’autres termes, ne regardez pas un enfant de 5 ou 6 ans en lui disant « toi tu es un défenseur ». Je dirais même, ne le regardez pas en lui disant « tu es un footballeur ». Considérez-le comme un enfant en développement, qui a besoin de s’amuser, de se divertir et de jouer. Il doit vouloir continuer à revenir chaque semaine. Il adore jouer au football, mais il aime aussi aller nager, faire du vélo. Après quelques années, il arrivera un moment où il pourra se dire : « J’aime peut-être plus le football que le vélo… » Je m’excuse auprès de la communauté cycliste… (rires)

« Ne perdez pas de temps à traiter chaque joueur de la même manière : si vous le faites, certains s’amélioreront et d’autres ne se développeront pas et s’ennuieront rapidement »

Donc, ils pourront éventuellement se spécialiser, au fur et à mesure de leur développement. Mais ce qu’il faut retenir d’une pédagogie non linéaire, c’est que si c’était aussi simple que de dire à un enfant de 5 ou 6 ans : « OK, maintenant tu es footballeur, je te dis quoi faire et tu sauras le faire », alors je serais entraîneur. Ce n’est pas facile, c’est plus complexe que ça. Un très bon jeune joueur ne sera pas forcément un très bon joueur senior.

Aussi, la pratique d’un large éventail de sports et d’activités les aidera à devenir de meilleurs sportifs et un jour, ils atteindront un stade où ils diront « J’aime le football, je pense que je vais continuer dans cette voie et que je vais me spécialiser dans ce domaine ». Vous obtenez ainsi cet équilibre entre un large éventail d’expériences et la spécificité de la pratique.

La spécificité de la pratique est vraiment importante pour devenir un bon footballeur. Mais pour cela, ce qui est assez drôle, c’est qu’il faut avoir de bonnes fondations. Donc, vous devez d’abord développer le sportif afin qu’il puisse utiliser ses « effectivités » dans de nombreux sports, y compris dans le football. Ils utiliseront ces capacités au football plutôt qu’au cyclisme, à la course à pied, au sprint ou à la natation.

Ce qui est intéressant dans votre travail, c’est la notion de continuum. Vous avez développé cette idée avec les affordances, mais aussi avec les notions de spécificité et de généralité dans l’entraînement. Tout est question de dosage, parfois vous serez un peu plus dans le général et parfois vous serez un peu plus dans la spécificité. Ce qui nous amène à votre idée « d’adaptation d’habiletés » par opposition à « l’acquisition d’habiletés », car c’est un concept qui change beaucoup de choses. Pour vous, les habiletés ne se trouvent pas sur une étagère, sur laquelle on peut les prendre et les mettre dans notre cerveau, comme dans Matrix par exemple. 

Sinon, je jouerais encore au football (rires). Mais non, je pense que vous avez tout à fait raison. Je pense qu’il est important de ne pas considérer les habiletés comme un produit ou une entité et j’aime beaucoup l’analogie que vous avez utilisée à propos de l’étagère. Un des principes clés de la dynamique écologique, c’est qu’on ne parle pas d’acquérir une habileté (dribbler, passer, tirer), comme si c’était un produit fini. On parle d’adaptation aux contraintes de l’environnement du football. Cela nous renvoie au début de notre conversation et à la relation grenouille-mouche.

Et c’est la même chose dans n’importe quel sport où vous êtes en compétition. Que ce soit avec l’environnement, comme au ski, où vous n’êtes pas nécessairement en compétition avec un autre individu, mais plutôt avec la dénivellation, les conditions climatiques, etc. Au football, vous êtes en compétition avec une opposition directe, un adversaire que vous marquez ou qui vous marque, l’espace, etc. Les habiletés que vous utilisez pour « négocier » avec cet environnement doivent donc être constamment adaptées, car si vous êtes un bon entraîneur ou une bonne équipe, vous présenterez constamment des problèmes et des défis à l’adversaire.

On en revient donc à cet environnement dynamique, en constante évolution. C’est pourquoi j’adore le football, car c’est un de ces sports qui ne s’arrêtent jamais. Il est en constante évolution, que ce soit au niveau de l’équipement, des tactiques, des styles de jeu, etc. Il faut s’adapter en permanence. C’est bien, parce que cela signifie qu’il y a une certaine imprévisibilité. Vous n’avez pas nécessairement les mêmes équipes qui gagnent tout le temps. Parfois il y a des surprises, de nouveaux joueurs arrivent et posent de nouveaux problèmes aux défenseurs et vice versa. C’est ce que j’aime dans le football et cela vient de cette notion d’adaptation des habiletés. Par adaptation, je veux dire que lorsque vous effectuez vos actions, vos mouvements, vous vous adaptez aux affordances présentes dans l’environnement. Les affordances changent tout le temps.

Un jour, on peut jouer sur une surface très lourde et humide et la semaine suivante, on peut jouer ailleurs, sur un terrain très dur, poussiéreux et sec avec des conditions météorologiques différentes. Il faut s’adapter. Pour que les entraîneurs comprennent, un véritable signe de la compétence de quelqu’un, c’est sa capacité à s’adapter et à jouer de différentes manières, dans des conditions différentes. Cela n’arrive pas par hasard, c’est le signe d’un entraînement de qualité et de la volonté d’un joueur d’apprendre et de s’améliorer.

Donc, pour en revenir à cette relation grenouille-mouche, je pense que le joueur et l’entraîneur peuvent avoir la même relation. Lorsque l’entraîneur voit qu’un joueur est dans sa zone de confort, qu’il fait toujours les mêmes choses, que le jeu lui semble facile, alors l’entraîneur doit réévaluer les besoins de cette personne et le challenger afin qu’il continue à s’améliorer et se perfectionner. Donc, ce processus de coadaptation existe aussi, dans le cadre de la relation entre l’entraîneur et le joueur. Je vais vous donner un exemple tiré du football : Gareth Bale.

Il a grandi au Pays de Galles et était un très bon athlète à quinze ans. Il aurait pu être un bon coureur de fond, un coureur de demi-fond et probablement aussi un bon sauteur de haies. A l’école, Gareth Bale était l’un des meilleurs en football, et bien sûr, tout le monde savait qu’il avait un merveilleux pied gauche. Son professeur d’éducation physique l’a donc « contraint » à utiliser son pied droit, dans certaines situations. Cela signifie, par exemple, que Bale devait se réorienter dans l’espace, recevoir le ballon du pied droit et/ou la garder davantage sur son pied droit. Il a donc dû, sans cesse, résoudre de nouveaux problèmes. Ses habiletés pied gauche étaient toutes très stables, mais celles du pied droit étaient moins stables et se sont donc améliorées. C’est ce que je veux dire en parlant de coadaptation entre l’entraineur et les joueurs. Mais attention, tout est basé sur les besoins de chaque joueur.

Cette idée de coadaptation nous renvoie à l’exemple de la chaise, dans The Design of Everyday Things écrit par Don Norman. Une chaise est un objet assez simple, mais qui n’invitera pas un adulte et un enfant à faire la même chose (affordances). Elle n’a pas la même signification. Autre exemple : un enfant qui est capable de faire du vélo tout seul, mais qui a un vélo qui n’est pas adapté à sa taille. Il devra trouver un moyen de s’asseoir dessus, d’accélérer, de rouler et de s’arrêter d’une manière très différente d’un enfant plus grand, par exemple. Ce qui est intéressant, c’est que le plus petit devra s’adapter au vélo avec les habiletés qui sont les siennes, à ce moment-là. Par ailleurs, le vélo étant un objet « inanimé », la coadaptation sera différente de celle évoquée dans la relation grenouille-mouche.

C’est un très bon exemple, car l’enfant utilisera donc la cognition ou la réflexion, la résolution de problèmes, la planification, la recherche d’informations sur le vélo. Il utilisera la perception, c’est à dire la sensation qu’il a sur le vélo : stabilité, posture, équilibre, mais aussi la perception de l’environnement : est-ce que je vais dans cette direction pour éviter cet arbre ? Est-ce que je suis en descente ou en montée ? Et les actions, bien sûr, c’est-à-dire le pédalage, le maintien du vélo, etc.

C’est d’ailleurs la même chose tout au long de la vie. Aujourd’hui par exemple, nous utilisons de plus en plus des vélos électriques, ce qui est positif pour un certain nombre de personnes. Les personnes âgées ou celles qui ont des faiblesses dans les muscles des jambes peuvent maintenant utiliser une bicyclette et lorsque cela devient un peu trop difficile, elles peuvent faire appel à un moteur électrique. Mais l’utilisation de ce type de vélo provoque aussi des accidents, car les gens doivent s’adapter à leurs propriétés. Le moteur électrique leur donne une puissance et une accélération qu’ils doivent apprendre à contrôler, car ils doivent pédaler dans des environnements très fréquenté et où il y a beaucoup d’obstacles. Les gens doivent donc réapprendre à se déplacer dans des espaces restreints et à manœuvrer le vélo dans la foule pour éviter de heurter quelqu’un.

En ce qui concerne votre argument sur le fait que le vélo est un objet inanimé, avec un cycliste qui doit le contrôler, pensez à cela : en équitation, lorsque vous êtes cavalier, vous êtes un organisme animé et le cheval est également un organisme animé. Correct ?

Oui

Donc si je suis le cavalier, je vais par exemple percevoir certaines affordances proposées par une haie ou un certain type de surface. Je peux me dire que la haie m’invite à sauter par-dessus. Mais en est-il de même pour le cheval ?

Nous ne savons pas…

C’est exact ! J’ai une étudiante de doctorat, Marianne Davis, qui travaille pour UK Coaching en Angleterre et qui se spécialise dans les sports équestres. Actuellement, les méthodes utilisées en équitation ne sont pas très bonnes, elles sont trop traditionnelles. Elles résolvent ce problème de « double perception des affordances » via la domination du cheval, par le cavalier. Finalement, le cheval n’est qu’un simple véhicule, presque comme un vélo.

Les entraîneurs doivent donc considérer les joueurs comme des organismes de réflexion et de perception, mais qui ont juste besoin d’un peu de soutien et de conseils.

Et ce que Marianne affirme, c’est que nous pouvons travailler sur l’interaction entre le cavalier et le cheval, afin que le cavalier puisse tirer le meilleur du cheval et que le cheval se sente à l’aise. Il ne doit pas nécessairement prendre ses propres décisions et décider par lui-même, mais il peut y avoir quelque chose de plus équilibré. Je trouve que c’est une bonne analogie pour les entraîneurs qui traitent les joueurs comme des objets inanimés : « Je vous dis ce qu’il faut faire. Vous le faites », comme aux échecs. Ils ne tirent pas le meilleur des joueurs parce que ceux-ci ont beaucoup de connaissances, d’habiletés et d’idées qui peuvent et doivent être exploitées. Il pourrait y avoir un meilleur équilibre pour soutenir le joueur et l’aider à apprendre à prendre de meilleures décisions sur le terrain. Cela revient à votre remarque sur le continuum.

Les entraîneurs doivent donc considérer les joueurs comme des organismes de réflexion et de perception, mais qui ont juste besoin d’un peu de soutien et de conseils. Un peu de mentorat. Cela change la façon dont vous entraînez, dont vous travaillez avec les joueurs. En somme, la relation et le processus de coadaptation.

Justement, concernant la formation et le rôle de l’entraîneur, vous avez dit « le jeu n’est pas le professeur » et « les entraîneurs doivent se considérer comme des architectes de l’environnement ». Pouvez-vous expliquer ces idées ?

Vous savez, c’est vraiment positif que de plus en plus d’éducateurs s’engagent dans cette approche basée sur l’interaction des contraintes et utilisent une pédagogie non linéaire. Mais malheureusement, il y a parfois une conception erronée de ces principes. Certains entraîneurs peuvent mal comprendre ce que nous voulons dire et c’est notre faute. Cela signifie que nous devons communiquer et expliquer plus clairement les différents concepts.

« En tant qu’entraîneur, l’une des grandes erreurs est de supposer que vous avez fait votre travail en concevant une situation d’apprentissage »

Par exemple, vous pourriez vous dire « OK, ce que vous dites, Keith, c’est que nous devrions concevoir des jeux réduits qui sont pleins d’affordances et que le joueur apprenne simplement à les accepter ? » Mais cela ne fonctionne pas comme cela, car le problème avec les affordances, c’est que ce sont des invitations. Si quelqu’un vous invitait à dîner ce soir, vous pourriez accepter ou refuser son invitation. De même, si vous concevez un jeu, il n’y a aucune garantie qu’un joueur acceptera une invitation et qu’il agira d’une manière qui facilitera son apprentissage. C’est pourquoi, en plus de concevoir des situations d’apprentissage qui contiennent des affordances qui soient vraiment attractives pour le joueur, l’entraineur doit continuer à observer le jeu et à le modifier, car les joueurs peuvent ne pas voir les affordances comme il les voit.

Cela nous renvoie à l’analogie précédente : je monte à cheval, je perçois certaines affordances et j’espère que le cheval les perçoit de la même manière. En tant qu’entraîneur, l’une des grandes erreurs est de supposer que vous avez fait votre travail en concevant une situation d’apprentissage. Penser que vous pouvez aller lire un journal, pendant que les joueurs perçoivent des affordances et apprennent. Non, c’est plus difficile que cela. L’entraîneur doit toujours être impliqué, il manipule constamment les contraintes. Il doit contraindre pour permettre.

Quand vous voyez les joueurs accepter des affordances, que tout est très confortable et facile, alors vous devez changer les choses. Vous pouvez réduire l’espace, ajouter/enlever des joueurs, etc… Vous pouvez mettre des contraintes pour dire : « si vous marquez un but avec votre pied gauche, cela vaut 2 points, comparé à un but avec le pied droit ». Si ça ne marche pas, changez-la règle. D’une certaine manière, l’entraîneur doit agir comme un scientifique. Essayer une méthode et si elle fonctionne, continuer. Mais ce n’est jamais parfait, tout peut toujours être amélioré et affiné. Vous devez donc considérer la pratique du coaching comme évolutive, dynamique.

« L’entraîneur doit toujours être impliqué, il manipule constamment les contraintes. Il doit contraindre pour permettre »

C’est donc ce que j’entends par « le jeu, ce n’est pas le professeur ». L’entraîneur est la personne qui supervise, mais qui travaille en étroite collaboration avec les joueurs.

Nous venons de publier un article, avec mon collègue Carl Woods (Melbourne, Australie), sur la conception participative de l’entraînement (co-design ou coconception). Nous parlons d’athlètes et d’entraîneurs qui travaillent ensemble pour concevoir les séances d’entraînement et résoudre ensemble les problèmes. Vous savez, les athlètes sont souvent très honnêtes, ils veulent s’améliorer et peuvent avoir de bonnes idées pour améliorer les séances d’entraînement. La plupart des athlètes que j’ai rencontrés veulent s’améliorer et comprennent leurs forces et leurs faiblesses. Ils croient en eux-mêmes. Ils ne disent pas : « Je veux juste être dans la première équipe… ». Tout le monde veut être dans la première équipe ! Je pense que la conception participative peut vraiment être une bonne façon de procéder à l’avenir. Les entraîneurs et les athlètes travaillant ensemble pour concevoir des séances d’entraînement plus réalistes et qui les aideront vraiment à s’améliorer.

Terminons par les principes de conception d’un environnement d’apprentissage. Pourriez-vous nous expliquer un peu ces principes et comment un entraîneur peut les utiliser ?

Je vais me concentrer sur un aspect clé. Ce sera un peu le message à retenir. Dans la dynamique écologique, comment concevons-nous l’entrainement ? Nous le concevons comme une activité exploratoire. Quand vous vous entraînez, vous explorez. Que recherche un joueur ? Il recherche une solution plus performante que celle utilisée auparavant. Il a, peut-être déjà, une bonne solution, comme ses qualités de dribble ou son accélération, qui lui permettent de prendre le dessus sur un défenseur. Mais ce ne sera peut-être pas éternellement une bonne solution. Que se passera-t-il lorsqu’il vieillira et perdra un peu d’accélération ou qu’il se blessera et que cela le ralentira ? Un joueur ne peut pas se contenter de ce qu’il a car, qu’il le veuille ou non, il change constamment.

Il doit donc continuer à chercher des solutions qui lui permettront de s’améliorer et de résoudre les problèmes posés par une équipe ou un joueur. Cela nous renvoie à la question de l’adaptation des habiletés. Les habiletés ne sont pas statiques ou figées. Vous vous développez tout le temps parce que le jeu évolue et donc la pratique est une exploration. L’objectif de l’entraîneur est de travailler avec joueur afin de trouver de meilleures solutions. C’est pourquoi cette idée de coconception est intéressante, car les joueurs, s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes, vont se fixer des objectifs : « Je veux être plus efficace devant le but », « Je veux être un meilleur dribbleur « , « Je veux marquer plus de buts », « Je veux être plus rapide ». Des objectifs très simples, mais pertinents.

« Dans la dynamique écologique, comment concevons-nous l’entrainement ? Nous le concevons comme une activité exploratoire. Quand vous vous entraînez, vous explorez »

Lorsque vous concevez un environnement d’entraînement, vous ne devez pas constamment utiliser des instructions verbales, parce que cela donne des réponses au joueur. Imaginez qu’un joueur soit en difficulté dans une situation et que vous pensiez que c’est dû au fait qu’il n’utilise pas ses deux pieds. Si vous lui donnez des instructions du type : « utilise plus ton pied gauche, utilise plus ton pied droit », cela ne marchera pas nécessairement car s’il suffisait d’écouter pour faire, je serais entraîneur. Ce n’est pas si facile. En tant qu’entraîneur, vous devez travailler avec le joueur afin de concevoir des séances d’entraînement qui l’aideront à chercher de bonnes solutions.

Une partie du problème rencontré par le joueur pourrait être qu’il n’est pas conscient des défenseurs qui l’entoure. Il se peut qu’il ne scanne son environnement avant de recevoir le ballon, qu’il ne cherche pas à voir où se trouve ses adversaires. Ce qui veut dire qu’il s’agit, peut-être, d’une question de perception ou de prise de décision et pas d’une question de réalisation « technique ».

L’entraîneur peut donc poser ce type de problème à l’entraînement, en concevant des situations d’apprentissage, où varient constamment des choses comme l’espace, le nombre de joueurs pour inciter le joueur à réfléchir, à percevoir des informations et à agir. Ainsi, le fait de poser constamment des problèmes et des défis peut aider les joueurs à devenir plus fonctionnels dans leurs performances sportives. Je veux dire qu’ils peuvent vraiment être plus performants, marquer plus de buts, faire plus de passes, mieux garder le ballon, etc. Pour moi, le rôle de concepteur d’environnement consiste vraiment à concevoir des environnements d’entraînement pour aider les joueurs à chercher des solutions… plutôt que de leur dire la solution.

« Ce n’est pas ce que dit le joueur qui est important, c’est ce qu’il fait sur le terrain »

Un entraîneur peut utiliser le questionnement verbal avec le joueur, mais ce n’est pas la réponse verbale qui est importante. Ce n’est pas ce que dit le joueur qui est important, c’est ce qu’il fait sur le terrain. Si vous utilisez le questionnement, vous voulez voir des actions plutôt que de les écouter vous dire : « Oh oui, dans cette situation, je vais me déplacer sur ma gauche ou je vais jouer en une touche et tirer rapidement ».

Il ne s’agit pas de donner des réponses verbales correctes, comme lors d’un examen.

CLAP DE FIN POUR LA SAISON DE NOS U13 A CAPBRETON LA FINALE !!!!

La finale 2026 du Festival Foot U13 Pitch ce week-end à Capbreton a sacré une nouvelle fois l’Olympique Lyonnais chez les filles et couronné un nouveau lauréat chez les garçons, l’OGC Nice.

Ça n’est pas encore cette année que l’Olympique Lyonnais cédera sa place au palmarès féminin du Festival Foot U13 Pitch (foot à 9). Le club rhodanien a ainsi conquis un sixième trophée d’affilée – et le neuvième au total – lors de la phase finale organisée par la FFF et la LFA ces samedi 6 et dimanche 7 juin à Capbreton (District des Landes, Ligue Nouvelle-Aquitaine). L’Olympique de Marseille et le FC Nantes complète le podium chez les filles. 

LES RESULTATS DU TOURNOI CHEZ LES FEMININES

ET CHEZ LES GARCONS

Bravo à tous, et de bonnes vacances à tous les enfants nés en 2013 qui ont vécu ce challenge 2026

ALLO LE 06, ALLO LE 07 ET LES RESEAUX SOCIAUX !!!!!

cet article est révélateur de l’emprise sociétal de nos portables, restez vigilant est essentiel, personnellement avec mon club nous partons une semaine en stage avec nos joueuses et joueurs et il est interdit de prendre son portable , il faut ne pas oublier de le laisser à la maison. Les jeunes le retrouveront à leur retour. Aucun souci et le retour des jeux de sociétés, des jeux de cartes, des échanges dans les groupes, bref une vie collective retrouvée.

IRFF LE PROGRAMME ET LE SUIVI DES FORMATIONS FOOTBALL A LA LIGUE DE PARIS DES INFOS ET MÊME PLUS

INSTITUT RÉGIONAL DE FORMATION DU FOOTBALL (IR2F)

– SE FORMER POUR PREPARER L’AVENIR –

L’Institut Régional de Formation du Football (IR2F) est l’organisme de formation de la Ligue Paris Ile-de-France de football. Il organise pour le compte de cette dernière l’une des principales missions, définie à l’article 1 des statuts de la Fédération Française de Football : « définir et mettre en œuvre un projet global de formation ».

Pour la Ligue, le développement de la pratique passe par la qualité de l’encadrement au sens large, qu’il s’agisse de bénévoles, de salariés, de sportifs ou d’administratifs. La formation représente un outil privilégié pour tendre vers cet objectif. Se former, c’est acquérir, renouveler, approfondir et enrichir ses connaissances, ses capacités et ses compétences.

A ce titre, l’IR2F se charge d’organiser et de coordonner la mise en œuvre de la politique de formation fédérale, actuellement déclinée en plusieurs axes :

Axe 1 : la formation professionnelle des éducateurs, au travers de deux titres à finalité professionnelle proposés sur notre territoire (filière professionnelle).

Axe 2 : les formations générales proposées au sein d’un catalogue renouvelé chaque année et destinées aux hommes, aux femmes, licenciés de la FFF ou non-licenciés, dirigeants, éducateurs, permanents et bénévoles œuvrant au sein des clubs, Districts et Ligues (filière bénévole).

Axe 3 : le Parcours Fédéral de Formation des Dirigeants, comportant une douzaine de modules spécifiquement conçus pour répondre aux problématiques des dirigeants de clubs, Districts et Ligues et proposé sur l’ensemble du territoire. Pour toutes ces actions, l’IR2F est à la fois prestataire de formation, et accompagnateur des clubs de notre ligue dans la mise en œuvre d’une partie de l’offre fédérale de formation.

Axe 4 : promouvoir et harmoniser les formations des Arbitres en concertation et avec l’appui des commissions d’Arbitrage régionale et départementale.

Bilan IR2F 2024-2025 : 

– SUIVI ADMINISTRATIF DES FORMATIONS –

Enfin, toute l’équipe de l’IR2F se tient à votre disposition pour répondre aux questions que vous pouvez vous poser relatives :
.  A la définition de votre projet de formation en fonction de votre profil (particulier, club, District)
. A la formalisation de votre plan de formation (individuel)
. Au montage d’actions de formations
. Au montage de demandes de financements auprès d’organismes financeurs (OPCO, Pôle Emploi, Collectivités, bourse FAFA Formation)
. Au suivi post-formation
 

– NOUS CONTACTER –

L’équipe administrative de l’IR2F est joignable du lundi au vendredi,
de 9h30 à 12h30
et de 13h30 à 17h30
au 01 85 90 03 70 ou par mail à : formations@paris-idf.fff.fr

.Responsable de l’IR2F : Mme Sandra DA COSTA – 01 85 90 04 90 – formations@paris-idf.fff.fr
.BEF : Mme Stacy NOGUEIRA – 01 85 90 03 73 – formations@paris-idf.fff.fr
.BMF : M. Sofiane RAHMI – 01 85 90 03 79 – formations@paris-idf.fff.fr
.Formation Professionnelle Continue : Mme Camille THIENNOT LONCAR – 01 85 90 03 71 – technique@paris-idf.fff.fr

.Modules Spécifiques : Mme Alexia DUBOIS – 01 85 90 03 77 – technique@paris-idf.fff.fr
.Formation arbitre : Mme Raïssa SALISSOU – 01 42 44 12 25 – fia@paris-idf.fff.fr

QUELLE EST NOTRE MOTIVATION?

A l’aide des travaux de Maslow, l’éducateur peut à tout moment mesurez, évaluez sa motivation dans son engagement, dans son travail de coaching.

Mais il peut aussi le faire pour son groupe, pour son gardien, pour son buteur, pour un joueur blessé, ou auprès d’un joueur dans le doute, qui n’y arrive plus, qui rencontre des difficultés. Cet outil peut et toi vous aider pour mieux comprendre l’individu, soi-même, ou l’autre.

https://site.aefoot92.com/wp-content/uploads/2025/11/pyramide-de-maslow.pdf

ELECTION DES EDUCATEURS AU COMEX, ILS SONT ELUS AU 1er tour

L’an dernier, faute de quorum atteint, nos représentants éducateurs/trice, un de chaque n’ont pu être élu, Sandrine MATHIVET 86%, et Bertrand REUZEAU (51%) ont été élus dès le premier tour au COMEX Félicitations à eux.

Les organisations représentatives des entraineurs et éducateurs que nous sommes, l’AEF (l’Amicale des Éducateurs de Football), le GEF (Le Groupement des Éducateurs de Football) et l’UNÉCATEF (l’Union Nationale des Entraineurs et Cadres Techniques du Football Français), d’un commun accord, accordons notre confiance et notre solidarité à Sandrine MATHIVET professeur d’EPS, ancienne joueuse de haut niveau et actuellement entraîneure et Bertrand REUZEAU, Président de l’UNÉCATEF, ancien joueur professionnel et actuel directeur du centre de Formation de Montpellier Hérault SC. Le choix fut le bon bons travaux pour nos éducateurs maintenant.

Bernard FERGAN à la FFF au Conseil consultatif des clubs amateurs.

Conseil consultatif des clubs amateurs : une voix forte pour les clubs, portée par un Altoséquanais

Publié le 19/06/2025

Conseil consultatif des clubs amateurs

Fédération Française de Football

Une nouvelle instance fédérale voit le jour, et le District des Hauts-de-Seine de Football y sera dignement représenté. Vendredi 13 juin, la Fédération Française de Football a officialisé la création du Conseil consultatif des clubs amateurs. Son ambition : donner aux clubs de terrain une place réelle dans les grandes orientations du football français. Une volonté incarnée par des dirigeants expérimentés… dont Bernard Fergan, président de l’AF Garenne Colombes, désigné pour représenter la Ligue de Paris Île-de-France.

Ils étaient 541 dirigeants à candidater pour intégrer cette nouvelle instance. Au final, 38 présidents et présidentes de clubs amateurs ont été tirés au sort, en veillant à un juste équilibre géographique et structurel.

Le Conseil consultatif des clubs amateurs se veut à la fois force de proposition, acteur consultatif et interlocuteur direct du Comité Exécutif de la FFF. Il pourra interpeller ce dernier, et faire remonter les préoccupations concrètes des clubs. Une première réunion est prévue le 9 septembre, pour entamer un mandat expérimental de deux saisons.

Parmi les 38 membres de ce premier Conseil, le District des Hauts-de-Seine sera représenté avec fierté. Figure bien connue du football altoséquanais, Bernard Fergan s’investit depuis plus de 30 ans dans le paysage associatif et sportif. Educateur depuis de nombreuses années, il occupe également le rôle de Président de l’AF Garenne Colombes depuis 3 saisons.

Commissaire au District 92 depuis plus de 15 ans, il siège dans de nombreuses commissions du District, témoignant d’un engagement large et transversal.

« Ce mandat est l’occasion de faire entendre la voix du football amateur, de faire remonter les problématiques que rencontrent les clubs au quotidien », confie Bernard Fergan. « Je souhaite être utile non seulement au football, mais au sport amateur dans son ensemble. Même si le Conseil est officiellement consultatif, j’espère sincèrement que nous serons entendus par les instances dirigeantes de la FFF sur des sujets tels que la FMI ou encore FootClubs. »

Le District des Hauts-de-Seine de Football tient à féliciter chaleureusement Bernard Fergan pour cette nomination. Sa désignation reflète la vitalité du football altoséquanais, et son engagement quotidien en faveur des clubs.

À travers ce Conseil, une nouvelle dynamique de dialogue et de reconnaissance s’installe entre les clubs amateurs et la Fédération. Le District s’en réjouit pleinement et continuera à œuvrer pour que les préoccupations des clubs altoséquanais soient portées, écoutées, et traduites en actions concrètes.

Par Nicolas ALMÉRAS

CREDIBILITE ET CONFIANCE: LES ATOUTS DU COACHING

La crédibilité et la confiance sont des piliers pour tout entraîneur. Adrien Tarascon(entraîneur adjoint au Stade de Reims) et Liam Rosenior (entraîneur du RC Strasbourg Alsace) soulignent la fragilité de ces piliers et la nécessité d’y prêter une attention constante. Adrien insiste sur la fragilité de ce capital. Pour lui, « parfois, il n’y a qu’une balle dans le barillet », ce qui invite à avoir une communication précise et patiente. Il est crucial de « nouer une relation humaine avec l’homme » avant de conseiller le joueur, et de ne communiquer une information que si la probabilité de réussite est jugée suffisante, même si le football est par définition une activité incertaine. Liam partage une vision similaire quant à la fragilité de la confiance. Pour lui, c’est le fondement de toute relation, et « une fois la limite franchie, il est extrêmement difficile de rétablir la relation à son état initial. » Il s’impose une discipline personnelle rigoureuse, même dans l’intensité d’un match, pour ne jamais prononcer de paroles qui pourraient « blesser ou nuire à la relation à long terme ». Pour lui, une « seule phrase malheureuse peut suffire à perdre la confiance d’un joueur. »
 Plus largement, ces observations empiriques font écho aux travaux sur la qualité de la relation entraîneur-entrainé(s) menés par Valentin Roux, maître de conférences à Nantes Université et docteur en Psychologie du Sport. Il s’appuie sur le modèle des 3+1C de Sophia Jowett pour appréhender la qualité de la relation entre l’entraîneur et le ou les athlètes, un cadre théorique qui propose 3 dimensions :
 La Proximité, qui renvoie à la tonalité affective, au respect mutuel et au soutien. C’est le lien émotionnel entre l’entraîneur et l’athlète.L’Engagement, qui renvoie aux intentions partagées et à l’objectif commun. Il s’agit de la volonté de travailler ensemble vers un but collectif.La Complémentarité, qui renvoie à la répartition des rôles et la manière dont entraîneur et athlète coopèrent au quotidien. C’est l’aspect comportemental de la relation.
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Modèle des 3+1Cs (adapté de Jowett, 2007)
Le « +1C », la co-orientation, est au cœur du modèle. Il ne s’agit pas d’une quatrième dimension, mais du degré de concordance entre ce que perçoit l’athlète et ce que perçoit l’entraîneur sur les niveaux de proximité, d’engagement et de complémentarité de leur relation.
 Ce qui fait la force de la co-orientation, c’est qu’elle intègre le point de vue de l’entraîneur et celui de l’athlète sans hiérarchie. Comprendre si ces perceptions sont alignées (par exemple, si l’entraîneur pense que la relation est très proche et que l’athlète le ressent aussi) est fondamental.

Plus cette correspondance est élevée, plus la compréhension mutuelle et l’empathie sont fortes. À l’inverse, une forte discordance peut signaler une incompréhension et une relation unilatérale.
 Comprendre ces mécanismes, y compris les perceptions directes et les métaperceptions (comment l’un pense que l’autre le perçoit), permet aux entraîneurs de cultiver intentionnellement des relations robustes et durables, essentielles au succès collectif. Travailler sur cette co-orientation est souvent un enjeu prioritaire pour rééquilibrer les perceptions et assurer la qualité de la relation sur le terrain.
NOSOTROS CE SONT AUSSI DES OUTILS DE FORMATION CONTINUE POUR LES EDUCATEURS ET DES RENCONTRES AVEC DES EXPERTS RECONNUS
Pour approfondir, retrouvez nos entretiens complets sur notre centre de ressources ⬇️
→ Adrien Tarascon : Développer des joueurs pour le football de demain
→ Liam Rosenior : L’entraîneur est en permanence « à une phrase », de perdre un joueur
→ Valentin Roux : La qualité de la relation entraîneur-entraîné(s)
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FORMATION CONTINUE
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L’observation et l’analyse sont à étudier pour mieux comprendre le jeu
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