Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique

Formé au baby fútbol argentin avant d’évoluer au Racing Club, puis en France et en Italie, Patricio D’Amico a prolongé son parcours de joueur par un engagement d’entraîneur et de cadre technique à la Fédération française de football.

Il nous partage sa perspective de la structuration des apprentissages, du rôle des repères individuels et collectifs, et de la posture de l’éducateur. Il aborde également les thèmes de la qualité du lien, l’intelligence émotionnelle et l’observation des comportements des joueurs non porteurs du ballon.

Cette mise en scène a nourri mon regard sur le football. L’action que nous suivons ne montre qu’une partie de ce qui se construit. Ailleurs sur le terrain, des joueurs se déplacent, se rendent disponibles et préparent déjà une suite possible. J’aime penser à ces relations, puis essayer de les repérer et de les voir se construire dans le jeu.

« Je vois ces repères comme une boussole que j’ai progressivement construite. Son nord est devenu l’émancipation intellectuelle parce que je voulais comprendre mon environnement pour former mon propre jugement et agir avec davantage d’autonomie »

À chaque changement de club, il a fallu reconstruire un équilibre, pour moi mais aussi pour ma famille. Nous nous attachions à un lieu, puis il fallait faire les valises et recommencer ailleurs. « Il faut tenir » était un repère que je portais depuis l’enfance. Avec le temps, j’ai appris à y ajouter d’autres questions : qu’est-ce que je comprends de cette situation ? Qu’est-ce que je peux ajuster ? De quoi ai-je besoin pour avancer ?

Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mes racines dans le football remontent à mon enfance, en Argentine. J’ai commencé à cinq ans avec mon frère jumeau, dans les clubs de quartiers, les clubs sociaux comme on dit à Buenos Aires, avec ce football à cinq très compétitif, le « baby football ». Il n’y avait pas vraiment cette notion d’école de foot : on était tout de suite dans la compétition. Le baby football, ça se joue à cinq plus le gardien, donc six joueurs, et la dernière année, ça passe à quatre plus le gardien, avant de passer au football à onze, vers 13 ans.

Je considère que 70 à 80 % de notre formation avec mon frère a été familiale. Nous avons eu la chance d’être très bien accompagnés autour de valeurs très fortes. Mon père nous transmettait des valeurs au quotidien, comme l’engagement face à l’adversité. Mon grand-père paternel, c’était quelqu’un de très « carré », il avait reçu une formation militaire à l’adolescence, il était très porté sur la réflexion, l’intelligence, la capacité à comprendre ce qu’on faisait. Pour lui, il ne suffisait pas d’agir, il fallait toujours avoir une raison derrière l’action. 

Et puis il y avait ma mère, qui se dédiait énormément à nous et intransigeante sur l’éducation. Elle vérifiait qu’on était bien dans notre tête avant d’aller aux entraînements et insistait beaucoup sur le respect de soi, de l’autre et de son environnement. Enfin, il y avait ma grand-mère maternelle, très sensible et très attentive aux rituels et aux petites choses du quotidien. Elle nous transmettait l’optimisme, la foi et la joie de vivre, d’une manière plus intérieure. Sans oublier notre sœur, qui veillait toujours à ce que les jumeaux aillent bien !

Notre système familial, c’était comme un bunker. Au centre, il y avait le goût du travail et cette fraternité, cette protection mutuelle. Avec mon frère, nous étions deux, mais nous fonctionnions presque comme une seule personne.

Le football était très, très compétitif, mais nous, on savait se regarder et on savait toujours où était l’autre. Je pense qu’on a eu cette chance-là. Celle de grandir, jouer et vivre les matchs ensemble. Cette relation, elle nous donnait une force particulière. 

Le terrain relevait presque du sacré. Les valeurs apprises à la maison devaient se retrouver dans notre manière de jouer, à travers l’engagement, la solidarité, l’intelligence et le respect.

La famille, les valeurs, on était attendu sur ça. On attendait de nous de montrer notre intelligence. Mon père, il était très à cheval là-dessus et mon grand-père, s’il voyait que je faisais quelque chose sans réfléchir, il me disait qu’il était capable de partir du stade. C’est pour dire à quel niveau il était, lui ! Il faisait ça avec beaucoup d’humour, dans un jeu de rôle, en rajoutant des tonnes, mais au fond, il était très sérieux.

Vous avez été formé à Vélez Sarsfield puis à All Boys, avant de faire vos débuts en première division argentine au Racing Club de Avellaneda. Ce nom évoque, pour le public français, le Racing Club de France, avec des couleurs de maillot assez proches. Mais le Racing argentin possède sa propre histoire, profondément ancrée à Avellaneda et marquée par sa rivalité avec Independiente. Que représente pour vous le fait d’avoir grandi dans une culture du football aussi forte, populaire et passionnelle, puis d’avoir découvert le plus haut niveau dans un tel club ?

Nous avons commencé par le baby-football au club social Gimnasia y Esgrima de Vélez Sarsfield, avant de passer au football à onze à Vélez Sarsfield, puis de poursuivre notre formation à All Boys. Tout ce parcours s’est déroulé dans un périmètre d’environ trois kilomètres. C’était vraiment notre environnement, nos quartiers, notre quotidien. J’ai joué mon premier match professionnel à dix-sept ans avec All Boys, le club du quartier de Floresta, en deuxième division argentine. J’ai ensuite rejoint le Racing Club de Avellaneda, où j’ai fait mes débuts en première division.

Vers dix-sept, dix-huit ans, j’ai aussi décidé d’entreprendre des études de droit. Pendant environ cinq ans, jusqu’à vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai étudié à l’Université del Salvador tout en jouant au football professionnellement.

Mon quotidien était bien rempli : entraînement le matin avec l’équipe professionnelle, une petite sieste l’après-midi, puis les cours de droit le soir. Deux ou trois fois par semaine, je pratiquais également le yoga, assez discrètement, car ce n’était pas quelque chose que l’on évoquait facilement dans le football à cette époque.

« Pendant environ cinq ans, jusqu’à vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai étudié à l’Université del Salvador tout en jouant au football professionnellement. »

Avec mon frère, nous étions supporters de Vélez Sarsfield et admirions notamment Carlos Bianchi. Nous aimions cette place de supporters, et nous ne nous imaginions pas forcément devenir professionnels. Nous voyions aussi la pression qui pesait sur les joueurs, et cela nous faisait réfléchir.

Les études et le yoga m’ont beaucoup aidé à vivre cette pression. L’université structurait ma pensée et me donnait un espace en dehors du football. Le yoga m’aidait à me concentrer et à rester présent. J’étais attaquant, on attendait donc de moi que je marque, et j’avais besoin de ces appuis.

Puis est arrivé mon premier match en première division avec le Racing, à vingt et un ans, contre Independiente. La veille, j’étais encore en cours de droit procédural avec un juge qui était lui-même supporter du Racing.

Le club traversait alors une crise institutionnelle majeure, avec une très forte pression populaire. Je me souviens de ma préparation mentale avant ce match. Pour moi, il fallait être là, pleinement là, et tenir.

« Les études et le yoga m’ont beaucoup aidé à vivre cette pression. L’université structurait ma pensée et me donnait un espace en dehors du football »

Nous avons terminé la rencontre avec quatre joueurs expulsés, parmi lesquels Roberto Trotta et Carlos Mac Allister, le père d’Alexis. Il y avait de fortes personnalités dans cette équipe. En deuxième mi-temps, je commençais à avoir des crampes, mais je ne voulais pas lâcher. Malgré la défaite, mon père m’attendait pour me ramener à la maison, et nous sommes rentrés avec la fierté d’avoir tenu jusqu’au bout et d’avoir tout donné. C’était une entrée intense dans la première division argentine.

Le mardi suivant, je suis retourné à l’université. Le professeur avait prévu une interrogation surprise. Je n’avais rien préparé et, pour la première fois de ma vie, j’ai rendu une feuille blanche. Je craignais sa réaction. Il m’a regardé et m’a demandé : « Monsieur D’Amico, pourquoi n’avez-vous pas dribblé le gardien lorsque vous vous êtes retrouvé face à lui ? » Bon, je n’ai plus jamais repris cette matière !

Mes camarades voyaient bien que j’étais présent en cours, mais que mon esprit était parfois encore sur le terrain. J’ai validé vingt-deux matières, mais concilier les études avec les exigences du football professionnel, surtout en première division, devenait très difficile. Cette expérience m’a pourtant beaucoup apporté. Elle m’a appris à organiser mon travail, à réfléchir et à me concentrer, tout en gardant un espace personnel en dehors du football. Ce sont des ressources qui m’ont accompagné pendant toute ma carrière.

Vous avez découvert le football français avec le FC Metz, avant de passer notamment par Wasquehal et Châteauroux, et vous y avez ensuite construit une partie importante de votre parcours. Quel regard portiez-vous sur la France lorsque vous êtes arrivé, et quel regard portez-vous sur le pays aujourd’hui ?

Avant d’arriver en France, j’étais passé par l’Espagne, à Badajoz, où mon frère a également joué. La langue rendait l’adaptation plus facile pour nous. La première différence que j’ai ressentie entre l’Argentine et l’Europe concernait surtout la pression autour des joueurs. En Argentine, je vivais très intensément les attentes des supporters et les tensions liées aux rivalités. En Europe, j’ai découvert un rapport différent à cette pression.

À Metz, j’ai rencontré un football très structuré, avec une organisation et des exigences auxquelles je devais m’adapter. Au début, cette place accordée à la performance pouvait me sembler un peu froide. Mais j’ai aussi découvert des personnes remarquables, notamment Carlo Molinari et sa famille, dont l’attention portée aux autres m’a marqué. Joël Muller était également très en avance dans son approche de l’entraînement.

Pendant la préparation, il nous faisait prendre nos pulsations et nous apprenait à mieux comprendre la charge de travail et notre état physique. Je découvrais des repères concrets pour observer et évaluer la performance. Mon adaptation a pourtant été difficile et ma première année a été marquée par des problèmes musculaires récurrents, qui ont conduit à des examens approfondis à Strasbourg, jusqu’à une biopsie. C’était une période éprouvante.

Avec le recul, je mesure aujourd’hui combien j’avais besoin de comprendre ce nouvel environnement, ses codes, son organisation et ce que l’on attendait de moi. Ces repères étaient essentiels pour trouver ma place, m’adapter et pouvoir exprimer pleinement mes qualités. Je voulais peut-être tout comprendre trop vite, alors qu’il me fallait aussi accepter le temps de ce cheminement.

Deux ans plus tard, je marquais le but de la montée devant trente mille spectateurs. Quand je repense à ce moment, je pense aussi à tout ce qui l’avait précédé : les difficultés, les efforts et le fait de ne pas avoir lâché. Cette joie donnait un sens particulier au chemin parcouru.

« J’avais besoin de comprendre ce nouvel environnement, ses codes, son organisation et ce que l’on attendait de moi. Ces repères étaient essentiels pour trouver ma place, m’adapter et pouvoir exprimer pleinement mes qualités »

Mon premier agent m’a accompagné dans cette transition. Il venait du monde du droit et avait exercé comme notaire avant de devenir représentant de joueurs. Sa rigueur et la confiance que nous avions construite me rassuraient à ce moment important de mon parcours. J’ai toujours accordé beaucoup de valeur à l’environnement humain dans lequel j’évoluais, comme cela avait été le cas avec ma famille à mes débuts. Il m’a proposé de commencer comme entraîneur principal au Deportivo Maldonado, en deuxième division uruguayenne. Le club avait une structure particulière, organisée en société anonyme avec des investisseurs anglais. J’y assumais la responsabilité technique.

En 2004, lors de ma dernière année comme joueur en France, à Châteauroux, nous avons atteint la finale de la Coupe de France contre le Paris Saint-Germain. Je continuais alors à chercher des repères pour mieux comprendre le jeu, mon parcours et la manière de transmettre. C’est à cette période que j’ai eu l’immense chance de rencontrer Patrick Pion et son équipe, lors de ma première formation d’entraîneur.

J’ai commencé à trouver des réponses à des questions qui m’accompagnaient depuis longtemps. La formation me donnait des outils pour mieux me situer, comprendre mon environnement et agir. Je me sentais un peu comme un capitaine de bateau en pleine mer. Pour avancer, j’avais besoin de repères et d’instruments, mais aussi d’apprendre à m’en servir.

À vingt-neuf ans, encore joueur, je retrouvais ainsi une démarche que j’avais connue avec mes études de droit, c’est-à-dire jouer et étudier en parallèle. Cette fois, mes études portaient sur l’éducation sportive. C’est là qu’a commencé mon attachement profond à la formation française.

Aujourd’hui, mon regard sur la France est nourri par tout ce parcours. J’y ai vécu des difficultés, des joies et des rencontres décisives. J’y ai découvert une manière de structurer la réflexion et d’accompagner les personnes, qui fait désormais partie de moi. La France est devenue un pays de transmission, d’amitié et de construction, où j’ai pu transformer progressivement mon expérience de joueur en ressources pour les autres.

Justement, quels repères personnels vous ont aidé à comprendre votre environnement et à progresser ? Les avez-vous construits vous-même au fil de votre parcours ?

Je les ai progressivement construits à partir de mon expérience, mais aussi des repères transmis par mes formateurs. Comprendre ce que l’on attendait de moi, trouver ma place dans l’équipe, observer la justesse de mes choix et me donner le temps de progresser. Ces questions m’ont accompagné dans les différents pays où j’ai joué. En Italie, après avoir quitté Châteauroux pour rejoindre Marco Simone, j’ai de nouveau vécu une première année difficile. Je sentais qu’il me fallait du temps pour comprendre ce nouvel environnement, même si cette nécessité n’était pas toujours comprise autour de moi.

Avec mon frère Fernando, nous avons eu deux trajectoires différentes. Lui fonctionnait davantage à l’instinct, avec une grande force émotionnelle et physique. Son adaptation à Lille a été immédiate. De mon côté, j’avais davantage besoin d’analyser, de comprendre les codes et le fonctionnement du collectif avant de pouvoir exprimer pleinement mes qualités. En Italie, cette première année a été marquée par quatre entraîneurs différents et une forte pression des supporters. Puis j’ai progressivement trouvé ma place, jusqu’à gagner le championnat. Comme à Metz, j’ai vécu ce passage entre une adaptation difficile et la joie d’une réussite collective.

En 2007, encore joueur professionnel, je suis allé à Clairefontaine pour passer mon brevet d’État. Revenir en formation en France m’aidait à clarifier les questions que je me posais sur le terrain et à transformer mes expériences en repères plus précis. Jean-Yves Ogier a joué un rôle essentiel dans ce cheminement. Il a été comme un père spirituel dans ma formation d’entraîneur et est même venu me voir en Italie. Avec Patrick Pion et d’autres formateurs, j’ai rencontré des personnes très humaines, respectueuses de mon engagement, qui m’ont aidé à réfléchir et à avancer.

Avec le recul, je vois ces repères comme une boussole que j’ai progressivement construite. Son nord est devenu l’émancipation intellectuelle parce que je voulais comprendre mon environnement pour former mon propre jugement et agir avec davantage d’autonomie. La pensée complexe m’a aidé à relier les éléments, à comprendre leurs interactions et à trouver comment m’associer aux autres. La résilience m’a aidé à traverser les difficultés et à continuer d’avancer. Mais cette boussole restait incomplète. C’est à Paris que j’ai pris conscience d’une dimension que je devais encore développer : l’intelligence émotionnelle. Il me fallait apprendre à mieux reconnaître ce que je ressentais, à le réguler et à être attentif aux émotions de l’autre. Cette découverte a ouvert une nouvelle étape de ma recherche, qui allait progressivement nourrir la création de la micro-syntonie.

Après votre carrière de joueur, vous avez connu plusieurs vies dans le football : entraîneur au Deportivo Maldonado en Uruguay puis en Italie, adjoint au Paraguay, analyste vidéo et traducteur dans le staff de Jorge Sampaoli à l’Olympique de Marseille, avant de vous orienter vers la formation et les fonctions techniques au sein du football français. Comment s’est construite cette deuxième partie de votre carrière, et comment êtes-vous progressivement passé du rôle de joueur à celui de technicien, d’analyste puis aujourd’hui de cadre technique ?

Cette deuxième partie de ma carrière s’est construite progressivement, alors que j’étais encore joueur. Je continuais à me former en France, notamment à Clairefontaine, où j’ai passé mon BEF en 2010. En parallèle, j’ai également obtenu mon diplôme d’entraîneur en Argentine. J’avais besoin de préparer cette transition en reliant mon expérience du terrain à une formation.

Cette première expérience m’a permis de prendre pleinement la responsabilité d’une équipe et de confronter mes idées au terrain. Je cherchais à associer ce que j’avais reçu de la formation française, l’attention à la technique, à la qualité de réalisation et à la transmission, avec l’importance accordée au jeu dans mes expériences espagnoles.

J’ai ensuite travaillé à Madrid, puis en Italie et comme adjoint au Paraguay. Ces expériences étaient principalement centrées sur le terrain : donner des principes de jeu, construire des repères et trouver comment les transmettre aux joueurs. Pendant tout ce parcours, Jean-Yves Ogier a continué à m’accompagner, même à distance. C’est une personne extraordinaire à mes yeux, par sa manière de transmettre et d’être présent pour les autres. Depuis près de vingt ans, il m’aide à chercher les principes justes et les moyens de les rendre compréhensibles. La transmission est progressivement devenue l’une des forces que je reconnais dans mon travail.

Il me restait cependant à mieux comprendre les processus, l’organisation et ma place au sein d’un système. Mon expérience du terrain et ma capacité à transmettre devaient encore s’appuyer sur une méthodologie plus solide. Mes amis Juan Manuel Lillo et Nicolas Diez ont joué un rôle déterminant lorsqu’ils m’ont recommandé auprès du staff de Jorge Sampaoli à l’Olympique de Marseille. Leur confiance m’a profondément touchée. Juan Manuel, notamment, croyait en ma capacité à accompagner et à créer du lien entre les personnes.

J’ai signé comme adjoint technique auprès de l’équipe professionnelle. Mon accompagnement direct auprès de Sampaoli et du premier groupe a été bref, puis mon rôle s’est élargi à un travail de liaison avec Nasser Larguet, Pablo Longoria et David Friio, entre l’équipe première et le centre de formation.

J’ai également pu accompagner des entraîneurs et des joueurs dans leur travail individuel sur le terrain. Cette expérience a été très riche. Lors du dernier match des U19 avant mon départ pour Paris, les joueurs m’ont préparé une chanson. Ce souvenir reste très fort pour moi car j’y ai reçu une reconnaissance de la relation que nous avions construite.

Grâce à Pierre Sage et à Jean-Yves Ogier, je suis ensuite arrivé à Paris. Parmi les personnes qui m’ont ouvert des portes à des moments décisifs, il y a aussi Franck Thivillier. Je les appelle parfois mes « anges ». À Paris, j’ai rencontré Pierre Mbappé, devenu un ami, et je l’ai accompagné dans son projet hybride. J’ai alors ressenti le besoin de me former davantage à la conduite de projet. Je suis donc retourné à Clairefontaine pour préparer mon diplôme d’État supérieur.

Cette formation allait au-delà du contenu technique. Elle demandait de comprendre une situation, d’établir un diagnostic, de définir des objectifs, d’organiser des actions et d’en évaluer les effets. Assimiler et formaliser cette méthodologie dans une autre langue a été exigeant, mais déterminant pour la suite de mon parcours. J’apprenais aussi à mieux situer mes interventions, savoir quand prendre la parole, quand écouter et quand laisser de la place aux autres.

« Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique avec une compréhension nouvelle. C’est ce mouvement qui m’a progressivement conduit du rôle de joueur à celui d’entraîneur, puis de cadre technique. »

Romuald Hamon, mon tuteur, m’a apporté un cadre et un accompagnement précieux. Grâce aux portes ouvertes par David Carré et aux échanges avec mon ami Nicolas Munda, j’ai également pu avancer dans cette réflexion. Pendant ma formation, j’ai construit une cellule de bien-être au service de la performance, un projet innovant dont je suis encore fier aujourd’hui.

À la fin de ce parcours, Romuald m’a demandé si un poste au sein de la Ligue de Paris pouvait m’intéresser. J’ai suivi mon intuition et rencontré Ali Moucer, puis le président de la Ligue. Celui-ci m’a posé une question très directe : « Monsieur D’Amico, pourquoi devrais-je vous prendre vous plutôt qu’un autre ? »

Je lui ai répondu : « Je vais être stable. Et que cette stabilité va me permettre d’être pleinement là pour les autres. »

Cette réponse exprimait une valeur fondamentale pour moi. Tenir compte des autres et leur être utile. Après une carrière de joueur durant laquelle j’avais moi-même été beaucoup accompagné, je voulais mettre mon expérience au service des éducateurs et des jeunes.

Durant ma première année, j’ai bénéficié de l’accompagnement d’Ali Moucer et de son regard professionnel. J’ai ensuite poursuivi ma formation pendant deux ans à Clairefontaine pour obtenir le certificat fédéral de conseiller technique. Retrouver Patrick Pion, son équipe et les lieux de mes premières formations en 2004 a été un bonheur.

Revoir Emmanuel Vandenbulcke, lui aussi une référence dans la formation française, donnait un sens particulier à ce parcours. Il y avait quelque chose d’une boucle dans ce retour. Les formateurs m’ont offert un cadeau à la fin de la formation, mais le diplôme et ces retrouvailles étaient déjà, pour moi, un immense cadeau.

Cette formation est probablement la plus complète que j’aie reçue. Elle m’a permis d’élargir mon regard à l’ensemble des missions d’un cadre technique : le développement des pratiques, la formation des éducateurs, l’accompagnement de la performance et le travail au sein d’une institution.

Mes lectures de Jacques Rancière, d’Edgar Morin et de Boris Cyrulnik ont également nourri cette recherche, autour de l’émancipation intellectuelle, de la complexité et de la résilience. Ma manière de travailler s’est construite dans cet aller-retour entre expérience et formation. Vivre une situation, l’observer, la questionner, apprendre, puis revenir à la pratique avec une compréhension nouvelle. C’est ce mouvement qui m’a progressivement conduit du rôle de joueur à celui d’entraîneur, puis de cadre technique.

À Marseille, auprès de Jorge Sampaoli, vous aviez déjà un rôle qui dépassait la simple traduction : il s’agissait de faire le lien entre l’entraîneur, son staff et les joueurs, et surtout de vous assurer que son message soit réellement compris. Aujourd’hui, à travers votre travail dans la formation, mais aussi votre réflexion personnelle autour de la « Micro-syntonie », la relation humaine et la qualité du lien semblent occuper une place importante dans votre parcours. Avec le recul, comment votre vision de la communication et de la relation à l’autre a-t-elle évolué, et quelle place occupent-elles aujourd’hui dans votre manière de transmettre et d’accompagner ?

Mon accompagnement direct auprès de Jorge Sampaoli et de l’équipe première a été bref, mais il a représenté une expérience extraordinaire pour moi. J’y ai mis le meilleur de moi-même, avec une attention particulière à la transmission et à faire en sorte que le groupe comprenne aussi fidèlement que possible son message, ses intentions et ce qu’il attendait sur le terrain.

Dans ces moments-là, j’essayais de mettre ma propre personne en retrait pour me consacrer pleinement à cette responsabilité. Il fallait écouter, comprendre et trouver les mots justes, tout en respectant l’intention de l’entraîneur. J’étais très fier d’avoir pu aider le staff dans son intégration à l’Olympique de Marseille. Je garde aussi un souvenir très fort des premières victoires qui ont accompagné ce début. Pour moi, avoir pu contribuer à la compréhension du message au sein du groupe a été une grande satisfaction.

Comme dit précédemment, mon expérience à Marseille s’est ensuite poursuivie pendant plusieurs mois, dans un rôle de liaison auprès de Nasser Larguet, Pablo Longoria et David Friio. La sagesse de Nasser et le rôle de David dans les relations entre la présidence, l’équipe première et le centre de formation ont enrichi ma manière de comprendre la transmission. Je cherchais à apporter ma lucidité et mon attention aux personnes, auprès des professionnels comme des jeunes.

« Je la définis comme une démarche d’observation et d’ajustement de la relation entre une personne et son contexte »

Cette expérience a marqué un tournant. Mon envie de bien faire et mon habitude de me remettre en question m’ont poussé à mieux comprendre mes ressources et mes limites, pour donner de la cohérence à mes expériences passées et préparer les suivantes. C’était, en quelque sorte, le commencement d’un nouveau Patricio. Comprendre ce qui m’avait permis de m’adapter, de persévérer et de ne jamais lâcher, puis en faire quelque chose de personnel que je puisse transmettre.

À mon arrivée à Paris, j’ai poursuivi cette recherche pendant cinq ans, en étudiant, en me formant, en mettant en pratique et en observant les effets de mes interventions. Ce cheminement a progressivement donné naissance à la démarche que j’ai créée et appelée la « micro-syntonie ».

Je la définis comme une démarche d’observation et d’ajustement de la relation entre une personne et son contexte. Elle s’est nourrie de mes expériences, de mes rencontres et de mes formations, avec une question qui revient toujours : comment être suffisamment attentif à soi, à l’autre et à la situation pour intervenir avec justesse ?

Aujourd’hui, cette démarche influence directement ma manière de transmettre et d’accompagner. Je cherche à comprendre comment mon message est reçu, à laisser à l’autre le temps de se l’approprier et à observer ce qu’il en fait dans la pratique. Ce que je perçois me permet ensuite d’ajuster mes mots, mon intervention ou le rythme de l’accompagnement. C’est ainsi que la qualité du lien est devenue une dimension essentielle de mon travail.

Vous abordez souvent la notion d’alignement. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour vous ? Quand vous dites que vous cherchez à vous aligner, est-ce une question d’énergie, de présence, de relation à l’autre, ou quelque chose de plus large ?

Pour moi, l’alignement, c’est d’abord une qualité de présence. Être attentif à ce qui se passe en moi, chez l’autre et entre nous. Dans l’échange que nous avons maintenant, par exemple, je cherche à être réellement disponible pour vous écouter, comprendre votre question et laisser votre parole trouver sa place avant de répondre.

Cette présence reste en mouvement. Elle permet de s’adapter, de regarder et d’ajuster sa manière d’intervenir. Le regard est essentiel pour moi, il permet de laisser l’autre exister, de respecter son espace et sa manière d’être, sans ramener systématiquement ce qu’il exprime à ma propre expérience.

J’ai exploré ces questions à travers des formations sur l’imagerie motrice avec Aymeric Guillot et des cours de Nidra yoga avec André Riehl. Dans ma pratique personnelle, j’utilise également des battements binauraux dont les fréquences ont été personnalisées à partir d’un diagnostic de voix que l’on m’a fait. Je les utilise comme un support pour retrouver du calme et me rendre plus disponible.

« L’alignement, c’est d’abord une qualité de présence. Être attentif à ce qui se passe en moi, chez l’autre et entre nous. »

Les travaux d’Aymeric Guillot sur l’imagerie motrice m’ont particulièrement intéressé. Dans l’exemple présenté, un haltérophile de haut niveau passe par une phase de calme et de préparation avant de visualiser son geste. Son activité cérébrale se concentre ensuite davantage sur les régions impliquées dans cette représentation du mouvement. Chez le débutant observé, cette activité apparaît plus diffuse et la visualisation moins précise.

Ce qui me parle dans cet exemple, c’est ce temps de préparation intérieure avant de mobiliser les ressources nécessaires à l’action. J’y retrouve un lien avec ma recherche sur l’alignement : retrouver une disponibilité, orienter son attention, puis agir. Cette observation nourrit ma réflexion sur la micro-syntonie et sur la place de la quiétude dans la préparation de l’action.

Dans cette démarche, je cherche notamment à apprendre à faire le vide en laissant retomber ce qui m’encombre, mes anticipations ou mon envie de répondre trop vite, pour faire de la place à ce qui arrive. Cette disponibilité m’aide à mieux percevoir, écouter et choisir comment intervenir.

Aujourd’hui, l’alignement touche donc à mon état intérieur, à mon attention et à la relation. Je cherche suffisamment de calme pour percevoir la situation et ajuster mon intervention. Parfois en écoutant davantage, parfois en prenant la parole, parfois en laissant du temps. C’est un équilibre vivant que je travaille chaque jour.

Vous avez connu différentes cultures de formation, notamment en Argentine et en France, et vous avez aujourd’hui un rôle dans l’accompagnement des éducateurs et des entraîneurs. Avec votre expérience des deux côtés, quelles sont selon vous les principales différences entre la formation des entraîneurs et des cadres techniques en France et celle que vous avez pu connaître à l’étranger ?

Mon regard est marqué par mes différentes expériences. J’ai passé dix ans en Italie, j’ai également connu l’Espagne, mais je me sens profondément façonné par ces deux grandes influences que sont l’Argentine et la France.

Pour moi, la structuration n’est pas l’ennemie de la liberté. Un cadre peut permettre de créer, parce qu’il apporte un soutien, des repères et un espace dans lequel on peut prendre des initiatives. C’est l’un des grands enseignements que je retiens de ces différentes cultures.

En Argentine, j’ai davantage rencontré une volonté de construire une identité personnelle d’entraîneur. Des figures comme Carlos Bilardo, César Menotti, Carlos Bianchi, Marcelo Gallardo, Marcelo Bielsa, Diego Simeone ou Lionel Scaloni montrent la diversité des sensibilités et des manières de penser le jeu. Cette liberté de construire sa propre voie m’a beaucoup marqué.

Cette personnalité se retrouve aussi chez les joueurs, dans leur manière de se différencier et de prendre des initiatives. Le baby-football nourrit parallèlement une culture du jeu combiné, de la relation et de la coopération dans les espaces réduits. Dans les formations que j’ai suivies, j’ai parfois retrouvé cette volonté d’affirmer très tôt une manière personnelle de faire, avec toute la force, mais aussi les difficultés d’écoute que cela peut comporter.

« La structuration n’est pas l’ennemie de la liberté. Un cadre peut permettre de créer, parce qu’il apporte un soutien, des repères et un espace dans lequel on peut prendre des initiatives »

En Espagne, j’ai été sensible à la transmission d’une culture du jeu. Je pense à l’influence de Cruyff et de Guardiola, mais aussi à celle de Luis Aragonés. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont une pensée se transmet, se transforme et permet à d’autres entraîneurs de construire leur propre identité.

En France, j’ai découvert une formation très structurée, avec des repères communs, une organisation et une continuité. Mais mon admiration va aussi à la place donnée à l’intelligence collective, la capacité à accueillir des compétences différentes, à les mettre en relation et à organiser les conditions dans lesquelles chacun peut apporter quelque chose. Je vois parfois l’entraîneur ou le cadre technique français comme un metteur en scène. Derrière ce que le public voit, il y a un immense travail de préparation, de coordination et d’accompagnement. Le metteur en scène donne une direction, organise les contributions et permet aux autres d’exprimer leurs qualités au service d’une création commune. Cette part du travail, parfois peu visible, a beaucoup de valeur à mes yeux.

Je me souviens d’avoir vu la pièce Edmond d’Alexis Michalik, autour de la création de Cyrano de Bergerac. Ce qui m’avait fasciné, c’était de voir la construction de l’œuvre devenir elle-même un spectacle : les échanges, les essais et les contributions de chacun prenaient forme devant nous. Cela m’a donné une image de ce que j’admire dans le football français, c’est-à-dire des personnes qui créent les conditions pour que d’autres puissent créer à leur tour.

« Le metteur en scène donne une direction, organise les contributions et permet aux autres d’exprimer leurs qualités au service d’une création commune »

C’est particulièrement ce que j’ai ressenti auprès de la Direction technique nationale et dans les formations à Clairefontaine. J’y ai rencontré des personnes engagées au service des autres et du collectif, capables de transmettre, d’ouvrir des perspectives et de structurer le travail. Cette ouverture d’esprit, associée à la capacité d’organiser ce que l’on reçoit, m’a profondément marqué. C’est pour cela que je dis que la formation française, je la porte dans mes veines.

Ces influences se complètent dans ma manière d’accompagner les entraîneurs. Il faut laisser une place à leur personnalité et à leur créativité, tout en leur donnant les repères nécessaires pour construire et travailler avec les autres.

Je retrouve aussi cet engagement chez les éducateurs du football amateur français. Beaucoup viennent en formation après leur journée de travail, prennent du temps sur leur vie familiale et s’investissent avec une véritable envie d’apprendre. J’ai énormément de respect pour eux. Leur travail fait vivre le football au quotidien.

En Argentine, je retrouve cette force humaine dans le baby-football et dans les clubs sociaux, qui occupent une place importante dans la vie des quartiers et dans la construction des joueurs.

Je suis heureux de porter ces différentes influences. Elles nourrissent ma manière de regarder le football et d’accompagner les entraîneurs en les aidant à développer leur propre identité, tout en prenant pleinement leur place dans une œuvre collective.

Aujourd’hui, dans vos fonctions de cadre technique, comment cette richesse d’expériences influence-t-elle votre manière d’identifier les talents dans le cadre de vos missions de sélection ? Est-ce qu’elle a également fait évoluer votre grille de lecture et vos critères d’évaluation des jeunes joueurs ?

Mes expériences ont progressivement élargi ma manière d’observer les jeunes joueurs. Je regarde leurs qualités individuelles, mais je m’intéresse beaucoup à la manière dont ils comprennent une situation et entrent en relation avec leurs partenaires. Certains prennent une initiative, créent une rupture ; d’autres la reconnaissent, l’accompagnent ou proposent une autre possibilité. J’observe autant celui qui ouvre un chemin que ceux qui permettent à cette initiative de se prolonger.

Je trouve quelque chose de semblable chez les musiciens qui jouent ensemble. L’un propose, l’autre répond, un troisième accompagne ou prépare la suite. Chacun exprime sa personnalité tout en restant attentif à ce que font les autres. Sur le terrain, cette capacité à faire avancer le collectif compte beaucoup dans ma lecture du talent.

Aujourd’hui, dans ma réflexion sur le football, je cherche aussi à élargir mon regard au-delà de l’action immédiate. Pendant que quelque chose se joue autour du ballon, que se passe-t-il ailleurs ? Comment les joueurs qui ne sont pas directement impliqués se préparent-ils à ce qui pourrait arriver ensuite ?

« L’action que nous suivons ne montre qu’une partie de ce qui se construit. Ailleurs sur le terrain, des joueurs se déplacent, se rendent disponibles et préparent déjà une suite possible »

Une expérience au théâtre m’a particulièrement marqué. Au Teatro Cervantes, en Argentine, j’ai vu une pièce intitulée La Terquedad, écrite et mise en scène par le dramaturge argentin Rafael Spregelburd. Nous suivions d’abord ce qui se passait dans une pièce, avec des acteurs qui entraient et sortaient par deux portes. Nous ignorions ce qu’ils faisaient une fois sortis. Puis le décor tournait et nous découvrions ce qui s’était déroulé pendant les mêmes trente minutes dans une autre pièce, puis dans une troisième. Le temps était le même, mais chaque nouvel espace révélait une partie de la situation que nous n’avions pas pu voir.

Cela rejoint ce que j’évoquais à propos du travail du metteur en scène, à cette attention à ce qui prépare et qui rend possible la création. Dans le football, cette lecture est encore plus difficile, parce que tout se déroule simultanément, dans un présent qui change sans cesse. C’est précisément ce qui me passionne : observer ce qui existe déjà et ce qui est en train de prendre forme.

Avec les jeunes, ma priorité reste qu’ils apprennent à jouer ensemble, qu’ils prennent du plaisir et qu’ils respectent l’autre. C’est dans cette relation aux partenaires et au jeu que chacun peut progressivement trouver sa place et exprimer ses qualités.

Avec le recul sur votre parcours, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ?

Mon parcours m’a appris à rester ouvert aux possibilités et à regarder une même réalité sous différents angles. Même lorsque je vais voir un match amateur, j’aime faire le tour du terrain. En changeant de perspective, je découvre des choses que je ne voyais pas auparavant. Cette habitude traduit aussi ma manière d’aborder la vie, c’est-à-dire accepter que mon premier regard ne me permette pas de tout comprendre.

J’ai également appris l’importance du respect des rôles, de la place de chacun et des comportements qui permettent de vivre et de travailler ensemble. Il faut respecter son propre temps de compréhension, mais aussi celui de l’autre. Nous n’avançons pas tous au même rythme. Pour construire en équipe, il faut pouvoir s’accorder, tout en cherchant aussi un accord avec soi-même.

« Il faut respecter son propre temps de compréhension, mais aussi celui de l’autre »

Je sais combien la préparation peut être longue. J’ai traversé des périodes difficiles, parfois obscures, et j’ai connu la joie de retrouver de la lumière. Cela me rappelle que l’autre traverse lui aussi son propre processus, dont je ne vois pas toujours les difficultés ni les efforts.

Cette conscience demande de la sensibilité. Il faut faire attention à l’autre, lui laisser l’espace et le temps nécessaires pour avancer, puis chercher comment nous pouvons construire quelque chose ensemble. C’est un enseignement qui guide aujourd’hui ma manière d’accompagner et mes choix.

Et finalement, ce qui reste pour moi est très simple. Lors de ma dernière formation de conseiller technique, j’ai dit que ce que je retenais avant tout, c’était l’amitié. Celle que je peux offrir et celle que je peux partager avec les autres grâce au football. Après tout ce parcours, c’est ce qui compte le plus à mes yeux.

MERCI à NOSOTROS et à son fondateur Alilou ISSA pour tous ces entretiens qui sont une richesse pour nos éducateurs.

PARCOURS D’UNE VIE

Nous vous proposons de découvrir notre entretien avec Steven Thicot, formé à l’INF Clairefontaine puis au FC Nantes, et capitaine de la génération 1987 championne d’Europe U17 en 2004. Il est aujourd’hui scout pour Sport Republic.

Dans cet article, on confirme le fait que des hommes ont pu marquer par leur charisme, Steven Thicot, il a su s’inspirer de ce que chacun a pu lui apporter, un témoignage authentique.

Il nous partage sa perspective sur le parcours de formation d’un jeune joueur et la transition vers le monde professionnel.

Les points clés de cet entretien :

  • Le momentum de 18-21 ans
  • La transition vers l’équipe première
  • L’impact de la médiatisation précoce
  • S’acculturer tactiquement lorsqu’on joue à l’étranger

Quel a été votre premier contact avec le football, et à quel moment avez-vous compris qu’il deviendrait plus qu’une passion ?

Mon premier contact remonte à la maternelle. Je ne saurais pas dire exactement à quel âge, mais une chose est sûre, je suis tombé amoureux de ce sport très tôt. Dès cette époque, je disais déjà que je voulais en faire mon métier.

À l’époque, on me répondait souvent que ce n’était pas vraiment un métier, notamment parce qu’il était rare de voir des personnes de notre entourage vivre du football. Pourtant, je n’ai jamais changé d’avis. J’ai su très jeune que c’était ce que je voulais faire.

Ma première licence, je l’ai signée au CMS Pantin, le club de ma ville. Chaque année, j’essayais de m’inscrire, mais j’étais toujours trop jeune et on me refusait l’inscription. Un jour, quelqu’un a conseillé à mon père de tenter notre chance au CMS, en lui disant qu’un éducateur antillais y travaillait et qu’il accepterait peut-être de me voir. Quand nous sommes arrivés, on nous a d’abord répondu non à cause de mon âge. Ma mère a alors insisté pour que l’on me laisse simplement participer à un entraînement. Dès que j’ai touché le ballon, l’entraîneur a changé d’avis. Il ne voulait plus que je reparte. J’ai finalement intégré le club avec un an d’avance et signé ma première licence à 5 ans au lieu de 6.

Hubert Zou, mon premier éducateur, occupe encore une place importante dans mon parcours. Je suis toujours en contact avec lui aujourd’hui, ainsi qu’avec son fils. Ce souvenir est resté gravé dans ma mémoire. Je revois encore la scène, l’endroit, et cette décision prise en quelques minutes. À partir de ce moment-là, peu importe mon âge, il était évident pour moi que j’allais signer et que le football ferait partie de ma vie.

A 13 ans vous êtes admis à l’INF Clairefontaine, vous avez enchaîné plusieurs expériences à l’ACBB puis au Paris FC avant de porter les couleurs de l’INF dans le championnat national des 16 ans, lors de votre troisième année. Comment avez-vous concilié les attentes des entraîneurs à Clairefontaine avec les méthodes propres à chaque club, et quel effet cela a-t-il eu sur votre progression et votre formation ? 

Je ne l’ai pas trouvé particulièrement difficile à gérer, notamment parce que j’ai eu la chance d’être entouré d’excellents entraîneurs, aussi bien à l’INF Clairefontaine que dans mes clubs. À l’ACBB, avec Philippe Lamboley, puis au Paris FC avec Sébastien Martini, j’ai retrouvé une approche du jeu très proche de celle que je connaissais à l’INF. Cette continuité a beaucoup facilité les choses. Du lundi au vendredi, j’évoluais dans un cadre exigeant à Clairefontaine, puis le week-end, je retrouvais des entraîneurs qui partageaient la même vision du football. Il n’y avait donc pas de véritable rupture dans ma manière de jouer ou de comprendre le jeu.

À cet âge-là, même si l’aspect tactique est déjà présent, on conserve aussi une grande liberté sur le terrain. J’ai toujours très bien vécu cette organisation, d’autant plus que j’aime profondément la vie de groupe. Arriver le week-end et retrouver mes coéquipiers n’a jamais été un problème. D’ailleurs, j’ai gardé de très bons souvenirs et de belles relations avec certains joueurs que je ne voyais pourtant que les samedis ou les dimanches. J’ai par exemple croisé Guillaume Unglik, l’ancien gardien de mon équipe à l’ACBB. Il était surpris que je le reconnaisse, alors que pour moi c’était une évidence car nous avions partagé des moments importants ensemble.

Au fond, ma passion pour le football a toujours rendu les choses naturelles. Que ce soit à Clairefontaine, dans mon club ou ailleurs, cela restait le même sport. J’ai toujours réussi à passer d’un environnement à l’autre avec beaucoup de facilité, parce que le plaisir de jouer était le même partout.

Quand on observe votre profil plus jeune, intelligent dans le jeu, à l’aise techniquement et doté d’un vrai leadership, le FC Nantes constituait un environnement presque idéal pour vous. Avec le recul, comment expliquez-vous le fait de ne pas avoir pleinement atteint les attentes placées en vous, malgré cette adéquation théorique avec les principes de formation du club ?

Avec le recul, je considère avoir rempli ma part du contrat. Les attentes que j’avais, je me les impose d’abord moi-même. Lorsque j’arrive au FC Nantes après deux saisons en région parisienne, je gravis rapidement les échelons. Repris en U16 à mon arrivée, je passe ensuite en U18, remporte l’Euro U17 avec l’équipe de France, puis intègre la CFA après que Robert Budzynski s’est étonné de me voir encore évoluer chez les jeunes. Tout s’enchaîne rapidement et, à 18 ans, je signe mon premier contrat professionnel, soit trois ans avant le calendrier que le club avait imaginé pour moi.

Je me souviens d’ailleurs que lorsqu’on nous avait expliqué que le projet prévoyait une intégration chez les professionnels vers 21 ans, mon grand frère avait immédiatement réagi. Non pas par arrogance, mais parce qu’il connaissait ma manière de travailler et mon ambition. Pour lui, comme pour moi, l’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. La signature n’est qu’une étape et jusqu’à celle-ci, tout se passe parfaitement.

« L’objectif d’un jeune joueur n’est pas simplement de signer professionnel, mais de jouer au plus haut niveau. »

Nantes correspond exactement à l’idée que je me fais du football : un club où l’intelligence de jeu, la lecture des espaces et la qualité technique sont valorisées, dans la continuité de ce que j’avais appris à l’INF Clairefontaine. Je me sens à ma place, je suis intégré, écouté et mes qualités de leadership sont reconnues. J’ai toujours eu du caractère, mais cela a longtemps été perçu comme une force. J’ai souvent été capitaine ou relais des entraîneurs, et cette personnalité était appréciée au club.

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart. Des qualités qui étaient jusque-là valorisées deviennent soudainement des défauts. On me reproche mon caractère, ma manière de défendre debout, de privilégier l’anticipation au tacle ou encore de ressortir les ballons proprement. Des critiques qui me surprennent d’autant plus que ce sont précisément ces caractéristiques qui avaient motivé mon choix de rejoindre Nantes. Sportivement, la situation devient difficile à comprendre.

Lors de mes premiers mois comme professionnel, je suis régulièrement dans le groupe, à une époque où seulement seize joueurs figurent sur les feuilles de match. Le club me fait comprendre que je n’ai plus rien à prouver en CFA. Logiquement, je demande alors un prêt au mercato hivernal, afin d’obtenir du temps de jeu au niveau professionnel. Avec mon entourage, nous estimons qu’une expérience en Ligue 2 me permettrait de poursuivre ma progression. Mon père insiste auprès du club, parce qu’il considère qu’à certains moments, un joueur a besoin de franchir un nouveau palier pour continuer à exprimer pleinement son potentiel. La réponse est pourtant négative. 

Pourtant, à partir du moment où je signe professionnel, quelque chose change. Je passe progressivement du statut de joueur apprécié à celui de joueur mis à l’écart.

À plusieurs reprises, les demandes de prêt sont refusées. Je reste donc au club sans véritable perspective de temps de jeu. Dans le même temps, je découvre malgré tout la Ligue 1 lors d’un prêt à Sedan. Je joue peu, mais suffisamment pour montrer que je suis capable d’évoluer à ce niveau. C’est pourquoi je peine encore aujourd’hui à comprendre pourquoi, à mon retour dans un FC Nantes relégué en Ligue 2, je ne bénéficie pas de la moindre apparition officielle. C’est probablement le point qui nourrit le plus de regrets. Lors de ma dernière saison au club, pratiquement tous les joueurs de l’effectif ont eu l’opportunité de s’exprimer avec les professionnels. Certains ont réussi, d’autres non, mais tous les joueurs ont eu leur chance. Moi, je ne l’ai jamais eue. Et c’est là que réside mon incompréhension.

J’aurais parfaitement accepté qu’on me juge après m’avoir donné l’occasion de jouer. Qu’on me dise que je n’avais pas été à la hauteur. Mais ne jamais avoir eu l’opportunité de démontrer ma valeur sur le terrain reste quelque chose que je peine encore à expliquer aujourd’hui. C’est pour cela que je peux affirmer, avec honnêteté, avoir fait tout ce qui dépendait de moi. J’ai travaillé, progressé, respecté les étapes et atteint les objectifs qui m’étaient fixés avec plusieurs années d’avance. La suite ne m’appartenait plus entièrement.

Jusqu’à vos 18 ans, vous avez connu un parcours de rêve : Clairefontaine, toutes les sélections de votre génération 1987 et un titre international en tant que capitaine, avant de signer votre premier contrat professionnel au FC Nantes. Ensuite, le passage au football adulte a été plus compliqué. Pourquoi considérez-vous que la période entre 18 et 21 ans est cruciale dans la carrière d’un footballeur ?

Pour moi, la période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur. C’est à ce moment-là que se construit la trajectoire qui va suivre. Si, à cet âge, tu accumules des matchs avec ton club formateur, que tu t’installes progressivement dans le monde professionnel ou que tu réalises un premier transfert dans de bonnes conditions, tu construis quelque chose de solide. À 21 ans, tu arrives dans un nouveau vestiaire avec une certaine légitimité, avec un vécu, avec du crédit. La confiance que tu as en toi n’est pas la même, et le regard des autres non plus.

À l’inverse, lorsque tu signes professionnel très jeune mais que tu ne joues pas, le retard peut être considérable. Un club ne propose pas un contrat professionnel à un joueur de 18 ans par hasard. Cela signifie qu’il estime que ce joueur possède les qualités nécessaires pour intégrer ce niveau-là. Aucun joueur ne peut imposer une telle décision à un club. Si le contrat est signé, c’est qu’il existe, à un instant donné, une validation sportive de son potentiel.

« La période entre 18 et 21 ans est probablement la plus déterminante dans la carrière d’un footballeur »

Bien sûr, tous les parcours ne se ressemblent pas. Certains joueurs mûrissent plus tard, restent stagiaires ou évoluent plusieurs saisons en réserve avant de découvrir le haut niveau à 21 ou 22 ans. Dans ce cas, la progression suit une autre logique, mais lorsqu’un joueur signe professionnel à 18 ans, les attentes et les perspectives sont différentes. Si, trois ans plus tard, il n’a toujours pas accumulé de temps de jeu significatif, cela devient forcément un frein.

Le problème, c’est que le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques. Et c’est normal. Dans le sport comme ailleurs, on est évalué sur ce que l’on montre. Peu importe les circonstances ou le contexte, l’absence de temps de jeu finit toujours par peser dans la perception que les autres ont de vous. C’est pour cela que je parle souvent de ce moment comme d’un véritable momentum dans la vie d’un athlète. Entre 18 et 21 ans, une première bascule s’opère.

« Le football juge avant tout ce qui est visible. Les gens regardent le nombre de matchs disputés, les apparitions, les statistiques »

 Il existe évidemment des exceptions, des joueurs qui explosent plus tard et construisent malgré tout de grandes carrières. Mais ils sont extrêmement rares. L’exemple que je cite souvent est celui de Franck Ribéry. Son parcours est exceptionnel précisément parce qu’il sort des normes. Ce n’est pas une trajectoire classique. Or, quand je regarde les joueurs de ma génération qui ont atteint le haut niveau, la plupart ont connu une progression relativement linéaire durant cette période charnière. Les difficultés ou les revers sont parfois arrivés plus tard, mais ils avaient déjà franchi cette première étape fondamentale. Ils avaient déjà construit les bases de leur carrière. C’est cette bascule initiale qui, à mes yeux, reste la plus importante.

La génération 1987 a été entourée de talents exceptionnels comme Karim Benzema, Hatem Ben Arfa, Jérémy Ménez, Samir Nasri ou encore Benoît Costil. Cette réussite précoce semble parfois avoir nui au développement de cette génération, malgré un contexte international très compétitif — l’Espagne avec Piqué et Fàbregas, l’Italie avec Giovinco, l’Allemagne avec Kevin-Prince Boateng, ou les Pays-Bas avec Drenthe. Finalement, Karim Benzema est le seul à s’être imposé avec constance au plus haut niveau international. Comment expliquez-vous cette différence dans l’évolution et la réussite de ces joueurs ?

Concernant l’équipe de France A, je ne peux pas réellement m’exprimer puisque je ne l’ai jamais connue de l’intérieur. En revanche, sur notre génération 1987, j’ai un regard plus précis. Nous avons été la première génération à bénéficier d’une telle exposition médiatique à un âge aussi précoce. Cette mise en lumière n’était ni souhaitée ni forcément bénéfique. À 17 ans, nous remportons l’Euro U17 à domicile. Nous avons conscience d’avoir accompli quelque chose d’exceptionnel, mais pour nous, cela restait avant tout une aventure humaine et sportive vécue entre passionnés de football.

C’est d’ailleurs ce qui caractérisait notre génération, la passion du ballon. Après la compétition, notre envie était simplement de rester ensemble, de partager des moments simples, parfois même autour d’un kebab. Nous avons grandi en observant les générations précédentes, notamment celles de 1984 et 1985 et j’ai toujours suivi avec attention mes grands frères de l’INF. Chaque année, la presse rappelait que la France n’avait jamais remporté l’Euro U17. Pourtant, lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber.

À cette époque, certains médias et parfois même certains acteurs du football parlaient davantage de jeunes qui n’avaient pas encore disputé une seule minute en Ligue 1 que de professionnels confirmés comptant plusieurs centaines de matchs, voire des sélections internationales. Or, un vestiaire repose sur une hiérarchie et sur un équilibre. Ce type de traitement médiatique pouvait parfois créer des tensions ou des incompréhensions.

« Lorsque nous avons réussi cet exploit, l’ampleur médiatique a dépassé ce que de jeunes joueurs de 17 ans pouvaient raisonnablement absorber. »

Je le répète, mais tous les joueurs de cette génération étaient avant tout de véritables passionnés de football et, humainement, de très bons garçons. Mais lorsqu’on est exposé aussi jeune, que l’on passe très vite de l’ombre à une forte lumière médiatique, il est naturel que certains développent des mécanismes de protection. Avec le temps, cela peut modifier certains comportements, non pas par manque d’humilité, mais comme une réponse à un environnement devenu plus exigeant, parfois même déstabilisant. Sportivement et collectivement, notre titre européen reste une aventure exceptionnelle. En revanche, l’emballement médiatique, les attentes immédiates et la pression projetée sur des adolescents de 17 ans ont parfois eu des effets contre-productifs que nous n’avions pas pleinement mesurés à l’époque.

À titre de comparaison, la génération 1984, championne du monde U17 à Trinidad-et-Tobago en 2001, avait connu une trajectoire très différente. Cette équipe s’était illustrée en remportant la finale face au Nigeria sur le score de 3–0, portée notamment par des buts de Florent Sinama Pongolle, d’Anthony Le Tallec et le dernier de Samuel Piètre. Leur parcours avait toutefois été vécu dans un contexte bien différent du nôtre. L’éloignement géographique, la diffusion tardive des matchs et une couverture médiatique beaucoup plus limitée en France avaient permis à cette génération de grandir avec davantage de recul et une pression plus diffuse.

Cette forme de discrétion a sans doute contribué à une construction plus progressive, même si le niveau d’exigence et de talent était déjà très élevé. Je me souviens d’ailleurs qu’à l’INF, même si cela ne faisait pas vraiment partie des règles, je me levais pour suivre leurs matchs. Il y avait beaucoup d’admiration pour cette équipe, qui représentait à la fois une fierté pour le football français et une référence en matière de formation. J’étais surtout passionné de football, au point de ne pas pouvoir m’empêcher de les regarder jouer.

Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels. Nous respections profondément les anciens, mais nous arrivions aussi avec l’ambition de jouer un rôle important rapidement. Il ne s’agissait pas de rester dans la posture du « petit jeune », mais de venir écrire notre propre histoire. Cette ambition est souvent indispensable pour exister au plus haut niveau. Toutes proportions gardées avec ma propre carrière, l’exemple de Karim Benzema est révélateur.

« Notre génération a également marqué une évolution dans la manière d’intégrer les vestiaires professionnels »

Lorsqu’il rejoint durablement le groupe professionnel de Lyon, il affirme dès son premier discours : « Je viens pour prendre votre place. » Une déclaration presque inimaginable à l’époque. Il bouscule les codes, mais ce discours correspond parfaitement à la culture de la performance qui régnait alors à Lyon ainsi qu’à sa personnalité. Dans cet environnement, les joueurs expérimentés ne s’en offusquent pas. Au contraire, ils voient arriver un partenaire ambitieux, animé par la même soif de victoire qu’eux.

Dans d’autres contextes, cette attitude aurait probablement été perçue différemment. Certains auraient pu se demander : « Pour qui se prend ce jeune qui n’a pas encore joué un match professionnel ? » Tout dépend de la culture du vestiaire et de la manière dont cette ambition est accueillie.

Concernant l’équipe de France A, sans avoir connu le groupe de l’intérieur, il est possible qu’il y ait eu des ajustements à apporter dans l’intégration des joueurs les plus talentueux de notre génération. Je ne prétends pas détenir la vérité, mais il est probable que certains aspects de leur accompagnement, notamment sur la durée, auraient pu être mieux anticipés ou mieux gérés afin de faciliter leur adaptation et leur épanouissement au sein du collectif.

La génération 1987 peut être mise en parallèle avec la génération 2005, elle aussi championne d’Europe U17. Beaucoup de joueurs de cette promotion Atangana Edoa (Al-Ahli SFC), Jeanuel Belocian (VfL Wolfsburg), El Chadaille Bitshiabu (RB Leipzig), Saël Kumbedi (VfL Wolfsburg), Mamadou Sarr (Chelsea FC), Mathys Tel (Tottenham Hotspur) ou Christian Mawissa Elebi (AS Monaco) ont rapidement quitté leur club formateur pour évoluer à l’étranger et semblent aujourd’hui marquer le pas. Sacrés en U17, Désiré Doué et Warren Zaïre-Emery s’installent durablement au plus haut niveau, tandis que d’autres, absents ou en retrait à l’époque, évoluent désormais régulièrement à ce niveau, à l’image de Guillaume Restes (Toulouse FC), Ewen Jaouen (Newcastle United), Eliesse Ben Seghir (Bayer 04 Leverkusen), Leny Yoro (Manchester United) voire Nathan Zézé (Neom SC). Que vous inspirent ces trajectoires, souvent construites à l’international et loin de leur club formateur, entre 18 et 21 ans, et qu’est-ce qu’elles révèlent selon vous sur le développement des jeunes joueurs aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’existe pas de réponse universelle à cette question, parce que chaque joueur entretient une relation différente avec son club formateur. Tout dépend du contexte, du ressenti du joueur et de la manière dont il perçoit son avenir au sein du projet qui lui est proposé.

À mon époque, les départs très jeunes vers l’étranger étaient beaucoup plus rares qu’aujourd’hui. Les clubs y étaient souvent opposés, le marché n’était pas encore structuré autour du trading de joueurs comme il peut l’être désormais, et les enjeux financiers n’avaient pas la même ampleur. Les cas qui existaient faisaient souvent débat. Personnellement, j’ai toujours considéré que lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs. La continuité peut être un véritable atout.

Maintenant, je comprends parfaitement ceux qui font le choix de partir. Les motivations peuvent être nombreuses et elles sont toutes respectables. Cela peut être l’opportunité de rejoindre un club plus prestigieux, de découvrir un nouvel environnement ou encore une décision économique. Il ne faut jamais oublier que le football est aussi un métier, avec une carrière relativement courte. Les joueurs ont donc parfaitement le droit de prendre en compte cet aspect dans leurs choix. 

« Lorsqu’un joueur se sent bien dans son club formateur et qu’il a le sentiment que le club compte réellement sur lui pour l’amener vers l’équipe première et lui offrir du temps de jeu, il n’y a pas forcément de raison d’aller voir ailleurs »

Mais au-delà de tout cela, il y a une réalité simple : un footballeur est heureux lorsqu’il joue. C’est ce qui doit guider la réflexion. Le défi consiste à trouver l’environnement qui permet à la fois de progresser et de vivre cette émotion essentielle que représente la compétition chaque week-end. Car un joueur qui ne joue pas est rarement un joueur épanoui.

Pour ceux qui ont eu la possibilité d’intégrer l’équipe première de leur club formateur et de s’y imposer, c’est évidemment quelque chose d’extraordinaire. Lorsque l’on entre dans un centre de formation, c’est souvent le rêve ultime. Mais encore faut-il avoir l’opportunité de montrer ce que l’on vaut. Le talent seul ne suffit pas. Il faut aussi qu’un entraîneur vous fasse confiance, qu’un club vous ouvre une porte et vous permette de vous exprimer.

« Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes »

C’est pour cela que je reviens souvent à cette notion d’opportunité. Un joueur peut ressentir que son club croit en lui, mais ce ressenti doit être confirmé par des actes. Est-ce qu’on l’intègre progressivement au groupe professionnel ? Est-ce qu’on lui offre quelques minutes de jeu ? Est-ce qu’on lui donne sa chance lors d’un match ? Ce sont ces signaux concrets qui permettent de mesurer la confiance réelle d’un club.

Finalement, chaque parcours reste profondément individuel. Deux joueurs peuvent partager la même chambre pendant plusieurs années au centre de formation, vivre les mêmes entraînements et suivre le même cursus, puis connaître des trajectoires totalement différentes. Parfois, cela tient simplement à la confiance d’un entraîneur, à un contexte particulier ou à une opportunité qui se présente au bon moment.

C’est pourquoi je respecte toutes les décisions. Les joueurs, leurs familles et leurs représentants sont souvent les seuls à connaître l’ensemble des paramètres qui entourent un choix de carrière. En revanche, je me méfie des raccourcis. Partir à l’étranger n’est pas automatiquement synonyme de réussite, tout comme rester dans son club formateur n’est ni une garantie de succès ni une promesse d’échec. Au fond, ce sont les circonstances, les opportunités et les choix effectués tout au long du parcours qui façonnent réellement une carrière.

À 21 ans, vous quittez la France pour rejoindre Hibernian FC en Écosse, avant de poursuivre plusieurs saisons au Portugal dans différents clubs, comme Associação Naval 1.º de Maio (depuis 2017, Associação Naval 1893), CF Os Belenenses, CD Tondela entrecoupé par un passage en Roumanie, au FC Dinamo Bucarest. Comment votre poste de défenseur central était-il envisagé à l’étranger, au regard de la vision du poste en France ?

À l’origine, je suis milieu défensif. Lorsque je passe les concours d’entrée à l’INF Clairefontaine, c’est à ce poste que j’évolue. J’avais déjà une certaine polyvalence, parce que j’aimais jouer vers l’avant et que, malgré mon gabarit, j’étais très à l’aise techniquement. Avec le temps, j’ai progressivement reculé sur le terrain jusqu’à devenir défenseur central, mais j’ai toujours gardé cette culture du jeu et cette volonté de participer à la construction.

Quand j’arrive en Écosse, je joue d’ailleurs autant au milieu qu’en défense. Mais lorsque j’évolue dans l’axe, ma manière de jouer surprend. Je ne suis pas un défenseur qui dégage systématiquement le ballon. J’aime relancer court, demander le ballon dans la surface, prendre des risques calculés pour ressortir proprement. Cette approche inquiétait davantage certains entraîneurs que mes propres coéquipiers. Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement. J’ai connu un entraîneur qui refusait une partie de ce que j’étais sur le terrain. Pourtant, quelques années plus tard, il a mis en place dans un autre club exactement les principes qu’il me demandait d’abandonner à l’époque. Le football est parfois fait de timing et de rencontres.

« Avec le recul, je pense que les carrières tiennent parfois à des questions d’alignement »

L’Écosse m’a surtout obligé à repenser complètement le poste de défenseur central. Être défenseur en France et être défenseur en Écosse, ce n’est tout simplement pas le même métier. Là-bas, tout va beaucoup plus vite. Les attaquants pressent constamment. Même lorsque vous franchissez une ligne balle au pied ou que vous poursuivez vos actions vers le but, vous devez immédiatement penser à la perte de du ballon, si votre transmission manque de vitesse, l’attaquant que vous avez éliminé quelques secondes plus tôt est déjà revenu sur vous. Cette intensité permanente m’a obligé à développer d’autres réflexes.

Mais c’est au Portugal que j’ai probablement le plus progressé. J’y ai retrouvé une philosophie de jeu proche de celle dans laquelle j’avais été formé : le défenseur central est considéré comme le premier relanceur. Sur le plan tactique, j’ai franchi des paliers considérables. Les entraîneurs que j’y ai connus, notamment Filipe Rocha et Álvaro Magalhães, ont eu une influence majeure sur ma compréhension du poste. Au Portugal, chaque détail défensif est codifié. Le placement sur les centres, les couvertures, les responsabilités individuelles, tout est travaillé avec une précision extrême.

Je me souviens que nous répétions les mêmes exercices chaque semaine avec Álvaro Magalhães. Sur le moment, certains joueurs pouvaient trouver cela répétitif. Lui-même en plaisantait. Mais le week-end, tout devenait naturel. Chacun connaissait exactement son rôle, ses zones d’intervention et ses responsabilités. Il n’y avait plus besoin de réfléchir ou de chercher un responsable après un but encaissé, tout le monde savait immédiatement ce qui avait fonctionné ou non. Lorsque je regarde aujourd’hui certains matchs, je repère immédiatement les défenseurs qui ont bénéficié de cette école tactique. On retrouve chez eux cette rigueur dans le placement, cette capacité à anticiper et à contrôler les espaces avant même que le danger n’apparaisse.

« Aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez »

La Roumanie, à l’inverse, se rapprochait davantage de l’Écosse dans l’intensité physique et l’agressivité des attaquants. Là encore, j’ai dû m’adapter. C’est d’ailleurs la grande leçon que je retiens de mon parcours à l’étranger, aussi fortes soient vos qualités, vous êtes obligé de comprendre la culture footballistique du pays dans lequel vous évoluez. On ne peut pas arriver seul et espérer modifier les habitudes d’un championnat entier.

Chaque pays possède ses propres règles, ses propres attentes et sa propre lecture du jeu. En France et au Portugal, je retrouvais beaucoup de repères communs. En Écosse et en Roumanie, j’ai dû apprendre d’autres codes, d’autres exigences, d’autres manières de penser le football. Cela m’a demandé beaucoup d’observation, d’analyse et de remise en question.

Avec le recul, cette diversité d’expériences est devenue l’une des plus grandes richesses de ma carrière. Elle m’a obligé à sortir d’une vision unique du poste de défenseur central et, plus largement, du football. Aujourd’hui, lorsque je regarde un match, je suis capable de comprendre différentes philosophies de jeu parce que je les ai vécues de l’intérieur. Cette capacité d’adaptation, construite au fil des championnats et des entraîneurs que j’ai connus, est sans doute l’un des plus grands enseignements que je retiens de mon parcours.

Le système de formation français valorise certaines de vos qualités chez les jeunes, comment expliquez-vous que celles-ci n’aient pas été perçues de la même manière une fois passé au football professionnel, et en quoi cela reflète-t-il l’évolution du poste ces dix dernières années ?

Avec le recul, le choix du FC Nantes reste quelque chose que je n’ai jamais totalement compris, et que je ne comprends toujours pas aujourd’hui.

Dans le football, un joueur est recruté pour ce qu’il est : ses qualités, ses défauts, son profil global. Tout est identifié en amont. C’est pour cela que j’ai toujours eu du mal à comprendre qu’on puisse me reprocher de ne pas être un défenseur “agressif” au sens classique du terme. Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. C’est une intensité moins visible, mais extrêmement exigeante mentalement.

Je ne refusais pas les duels. Je les abordais simplement autrement. À l’INF, on m’avait enseigné, et j’avais aussi intégré très tôt, qu’un défenseur devait être bon avec ses pieds mais aussi avec sa tête. Le duel fait partie du jeu, je n’ai jamais eu de problème avec ça. En revanche, je n’ai jamais considéré que cela devait passer par des fautes inutiles ou des interventions mal maîtrisées. Mon football reposait sur une autre lecture du poste.

« Mon agressivité existait, mais elle prenait une autre forme à travers la lecture du jeu, l’anticipation, la réflexion permanente. »

C’est pourtant ce profil qui m’a été reproché sur la fin, sans que j’en comprenne réellement les raisons. D’autant plus que la première rupture intervient avec un entraîneur avec qui tout s’était très bien passé en formation, lorsque j’évoluais avec la réserve en Championnat de France Amateur (CFA), où j’étais titulaire indiscutable à 17 ans et demi. Je me souviens d’un épisode précis, dès la troisième journée de championnat où la veille, je suis annoncé titulaire. Le jour du match, en arrivant au stade, on m’annonce finalement que je suis 17e. Une décision tombée dans la journée, et dans la presse, il explique ensuite que je suis “trop tendre”. Ce commentaire m’a marqué, parce qu’il venait de quelqu’un qui me connaissait parfaitement et qui avait suivi mon évolution.

Dans ce match, l’équipe perd avec une charnière composée de deux joueurs dont un n’était pas spécialiste du poste, bien qu’il soit très adaptable. De mon côté, je reste sur le côté, avec le sentiment d’être dans l’attente, sans explication claire. À partir de là, une forme de cassure s’installe. Je continue à travailler, à m’entraîner, convaincu que mon moment viendra. Mais dans le même temps, certaines perceptions commencent à s’ancrer, notamment après le retour d’un ancien de la maison jaune, qui affirme que je ne suis pas un défenseur, sans que je comprenne réellement sur quoi cela repose

 À un moment donné, tu te retrouves à devoir prouver quelque chose que tu es déjà en train de démontrer sur le terrain. Je regrette aussi, à cette période, un manque de fermeté pour défendre mon profil. Parce que je n’avais pas changé en quelques semaines. J’étais le même joueur que celui qui avait été titulaire en CFA et qui avait franchi les étapes.

« Il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose. »

Avec le recul, je pense aussi que j’étais peut-être en décalage avec mon époque. Certains me disent aujourd’hui que j’étais en avance sur mon poste, notamment dans ma manière de défendre et de relancer. J’avais des références très claires : Alessandro Nesta, Philippe Mexès ou encore Lilian Thuram. Des défenseurs élégants, intelligents, capables de défendre debout et de lire les situations avant d’intervenir.

Peut-être que je suis arrivé à un moment où ce profil-là n’était pas encore pleinement accepté au plus haut niveau en France. Peut-être aussi que j’étais au mauvais endroit au mauvais moment. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai jamais eu la possibilité de m’exprimer pleinement en Ligue 1 à Nantes dans ces conditions. Et je reste convaincu que si j’avais eu cette continuité, la confiance et la dynamique auraient été totalement différentes.

Quand je compare avec la CFA de l’époque, c’était un autre monde, des matchs très durs, face à d’anciens professionnels, dans de petits stades, avec une intensité permanente et parfois une forme de provocation. C’est là pourtant que j’avais fait mes preuves. En Ligue 1, paradoxalement, il y avait plus d’espace et de temps pour jouer, mais le contexte n’a jamais permis de libérer pleinement mes qualités.

Aujourd’hui, je pense que le football a évolué. Certains excès ont disparu, et c’est une bonne chose. Mais avec eux, une certaine dureté du jeu aussi. Et au final, je reste convaincu d’une chose : il faut toujours partir des qualités fortes d’un joueur et construire autour d’elles, plutôt que de chercher à le transformer en autre chose.

En fin de carrière, vous avez évolué en Malaisie avec Melaka United puis aux États-Unis avec Charlotte Independence, dans deux contextes très différents, tant sur le plan géographique que culturel. Quelles différences avez-vous observées dans la formation des joueurs et l’approche du football, notamment en ce qui concerne le niveau et le profil des joueurs locaux ?

La Malaisie a été un vrai changement de perspective. Je n’imaginais pas forcément terminer un jour ma carrière en Asie, surtout parce que les gens qui me connaissaient associaient mon profil à une exigence, à une certaine intensité dans le jeu. On me disait souvent que le contexte là-bas était plus relâché, moins structuré, et j’ai dû, une nouvelle fois, m’adapter.

Déjà, les conditions de vie et d’entraînement sont très particulières, une chaleur extrême qui impose des séances tôt le matin ou tard le soir. Sur le plan sportif, le championnat est fait de joueurs très vifs, techniques, avec une agressivité parfois difficile à canaliser et cela m’a obligé à beaucoup apprendre et surtout à reconstruire des repères collectifs. Sur ma première partie de saison, il y avait de vraies difficultés tactiques, notamment parce que nous ne partagions pas tous la même lecture du jeu. J’ai beaucoup insisté sur l’importance du dialogue, notamment après les buts encaissés pour comprendre les perceptions de chacun, confronter les idées, sans prétendre détenir la vérité.

L’objectif était d’arriver à une lecture commune, même imparfaite, mais partagée. Il y avait parfois des notions très basiques qui n’étaient pas intégrées, simplement parce que les parcours de formation étaient différents. J’arrivais avec des automatismes européens, eux avec une autre culture du jeu. Tout a changé avec l’arrivée d’un nouvel entraîneur malaisien, Elavarasan Elangowan, connu sous le nom de coach Ela. Son approche était très simple et très directe : chaque lundi, il revenait individuellement sur les actions, en expliquant précisément ce qui n’avait pas été fait correctement.

« Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental »

Le fait de montrer, de verbaliser et de corriger de manière claire a transformé notre fonctionnement. La deuxième partie de saison a été complètement différente. On a commencé à gagner des matchs importants, notamment à l’extérieur contre des équipes du haut de tableau, souvent sur des scores courts, 1-0. Ce sont, paradoxalement, certains de mes meilleurs souvenirs en carrière. Des matchs où tu souffres ensemble, où chaque détail compte, où tout le monde est aligné sur le plan tactique et mental. Dans ces moments-là, la victoire prend une autre dimension.

Aux États-Unis, j’ai encore vécu une autre réalité, cette fois plus globale que le simple cadre du terrain. Ma journée commençait souvent à 5 heures du matin. Il fallait organiser un travail en salle, soit avant, soit après l’entraînement collectif. Une fois ma famille arrivée, j’ai choisi de m’entraîner très tôt pour pouvoir ensuite profiter pleinement de la journée avec eux. C’était un rythme exigeant, mais très structurant.

Sur le plan sportif, il y avait aussi des désaccords tactiques, notamment avec certains entraîneurs, mais le respect entre joueurs était total. J’ai pu échanger énormément, transmettre aussi une partie de ce que j’avais appris en Europe. Et ce qui me fait plaisir aujourd’hui, c’est de garder le contact avec certains anciens coéquipiers, de les voir encore évoluer, ou de reconnaître sur le terrain des gestes ou des principes qu’on avait travaillés ensemble. Parfois, ils me disent eux-mêmes : “c’est toi qui m’as appris ça”. Ce sont des moments simples, mais très forts.

Avec le recul, je pense que le plus important dans ce parcours, c’est cette capacité à se réinventer en permanence. Passer d’un pays à un autre, d’une culture à une autre, sur trois continents et dans huit pays différents, ça oblige à repartir de zéro à chaque fois. Et c’est probablement ce dont je suis le plus fier, avoir su m’adapter, encore et encore.

Pour Julio Garganta, le talent n’est pas quelque chose qui se situe à l’intérieur du joueur, qu’on peut lui demander de montrer sur commande : le talent réside dans la relation que l’individu entretient avec son environnement, et non dans l’individu lui-même. Dans votre rôle de scout pour Sport Republic, comment identifiez-vous les jeunes talents ainsi que leur potentiel, et comment les accompagnez-vous afin qu’ils puissent évoluer en s’adaptant à la fois aux exigences d’un club et à la philosophie globale du groupe multi‑club ?

Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. Mais il existe malgré tout des détails qui ne trompent pas : une prise d’information avant de recevoir le ballon, une première touche, une orientation du jeu, une lecture de l’espace… Ce sont des signaux faibles, insuffisants pour juger un joueur à eux seuls, mais souvent révélateurs d’un potentiel.

À un moment précis, vous pouvez sentir qu’un joueur dégage quelque chose de différent. À partir de là, vous ne le regardez pas forcément davantage que les autres, mais votre observation devient plus fine, plus concentrée sur chacun de ses ballons, sur ses choix, sur ses intentions. Ensuite, le travail du scout consiste à retranscrire ce qu’il a vu, à le structurer et à le partager. Mais une fois le joueur recruté et intégré au club, son rôle s’arrête. Il n’est pas dans le staff, ni dans le quotidien de l’équipe. Et c’est là qu’apparaît parfois une forme de frustration ou d’impuissance.

« Chaque recruteur a son propre regard, une sensibilité personnelle, presque instinctive. »

Lorsque vous avez participé à la signature d’un joueur et que vous le voyez ensuite en difficulté dans son nouveau contexte, vous êtes forcément concerné. Mais vous n’avez plus de prise directe. Vous ne pouvez pas interpeller le staff pour demander des explications, parce que les rôles sont clairement définis. Vous continuez à suivre les matchs, comme vous le faites pour tous les joueurs que vous observez, et vous analysez de votre côté ce qui confirme ou non votre jugement initial.

Parfois, lorsque le lien existe encore, vous pouvez garder un contact avec le joueur, non pas pour interférer, mais pour échanger, comprendre son ressenti, voir comment il vit ses performances. Dans certains cas, cela peut permettre d’apporter un mot, un retour, un soutien, notamment dans les moments de doute ou de baisse de confiance.

Mais il faut accepter une réalité essentielle, le recruteur n’est pas entraîneur et il n’appartient pas au staff technique. Les responsabilités sont séparées et doivent le rester. Une fois le joueur signé, le travail opérationnel est terminé, même si le suivi humain et l’attention restent présents. C’est un équilibre particulier à vivre, parce que vous engagez votre regard, votre jugement, parfois votre intuition sur un joueur, sans intervenir ensuite dans la suite de son parcours. Et c’est aussi ce qui fait la richesse, mais aussi la limite, du métier de recruteur.

Avec le recul sur votre parcours à travers 3 continents et 8 pays, entrecoupée de périodes de chômage, quels sont les principaux enseignements que vous en tirez pour vous-même, humainement et professionnellement, et qui continuent aujourd’hui de guider vos choix ? 

Il y a beaucoup de fierté, malgré tout. Une carrière n’est jamais linéaire, et encore moins facile. Elle demande de la résilience, et je l’ai montré tout au long de mon parcours.

J’ai connu le très haut niveau très jeune, puis des périodes beaucoup plus difficiles, plus instables. Mais malgré tout, le football reste le plus beau sport au monde. C’est un milieu passionnant, même s’il est parfois plus complexe en dehors du terrain qu’à l’intérieur.

Je pense d’ailleurs qu’il faudrait davantage sensibiliser les jeunes à cette réalité. Sur le terrain, tout est clair, tout est simple, tout est vivant. En dehors, c’est souvent plus dur à appréhender. Mais cela fait partie de l’ensemble. Aujourd’hui, je suis fier de mon parcours. J’aurais pu faire certaines choses différemment, évidemment. Mais peu de personnes peuvent dire qu’elles ont connu ce que j’ai connu, avec les hauts, les bas, et surtout les périodes de doute, notamment lorsque j’ai traversé des moments de chômage.

Ce que je retiens surtout, c’est la capacité à toujours repartir, à ne pas abandonner mentalement, et si c’était à refaire, je referais exactement le même chemin, sans hésitation.

LIAM DE STRASBOURG, ROSENIOR UN COACH PRO FUTURISTE

L’entraîneur est en permanence « à une phrase », de perdre un joueur

Entraineur principal du RC Strasbourg, Liam Rosenior nous propose sa perspective sur le rôle d’entraîneur de football, l’émergence de la culture, l’importance de la fraicheur mentale ou encore la communication verbale et non verbale.

Qu’est-ce que le football représente pour vous ?

C’est toute ma vie. J’ai baigné dans cet univers depuis ma naissance, notamment parce que mon père était footballeur. Pour moi, c’est un mode d’expression, une forme d’art, une source de joie profonde et d’émotions fortes.

Avoir l’opportunité de continuer à œuvrer dans ce milieu est un privilège considérable, que je m’applique à respecter et à savourer au quotidien.

Définir une vision est indispensable dans tout projet. C’est quelque chose auquel on aspire, un idéal qui nous échappe constamment, mais vers lequel nous nous efforçons chaque jour de tendre. Quelle serait cette vision pour vous et comment essayez-vous de l’aligner sur celle des clubs que vous intégrez?

Ma vision pour toutes les équipes de football dans lesquelles je m’implique est assez simple : être entouré de personnes qui aiment vraiment ce qu’elles font. Si cet amour est là, le succès a tendance à suivre naturellement. L’enthousiasme, l’énergie et l’intensité viennent logiquement de cet amour fondamental du jeu.

Les meilleures équipes que j’ai vues, que ce soit le FC Barcelone, l’Arsenal d‘Arsène Wenger, le Manchester United de Sir Alex Ferguson ou le Milan d’Arrigo Sacchi, semblaient toutes unies par ça. Elles avaient l’air d’aimer jouer ensemble, d’apprécier sincèrement le football.

C’est pourquoi, à travers chaque décision que je prends, dans ma façon de gérer l’équipe et le staff, mon but est que chacun croit en notre objectif commun et comprenne l’importance de sa contribution propre au processus.

Fondamentalement, je veux que les gens viennent chaque jour avec envie et apprécient ce qu’ils font. C’est ce plaisir qui développe la discipline nécessaire à la rencontre du succès. Il encourage aussi à travailler dur et avec intensité, car ces aspects sont un dérivé naturel de l’amour sincère que l’on peut avoir pour ce que l’on fait.

Je pense avoir rejoint Strasbourg parce que les personnes qui m’ont engagé avaient une idée claire de qui je suis, de ce que je représente, de ma manière d’entraîner et du style de jeu de mes équipes. C’est ce qui nous a permis d’être sur la même longueur d’onde dès le départ, ce qui a été très bénéfique. Je me sens privilégié, parce que la direction croit en moi et en ma façon de travailler, en notre processus. Elle comprend les objectifs que nous visons.

Mon intégration s’est donc faite facilement, car tout le monde sait ce que nous voulons mettre en œuvre et sait où nous voulons aller. Je m’inscris donc tout simplement dans la vision globale du club, qui n’a pas eu besoin de s’écarter de sa vision initiale en me recrutant.

La culture est un aspect essentiel de votre approche. Pour vous, elle précède la performance et les résultats. Compte tenu de sa nature intangible et multidimensionnelle, comment favorisez-vous son émergence au sein d’une équipe ?

Pour moi, la culture renvoie avant tout à ce que ressent chaque personne dans le groupe. C’est le point clé. Comment cet environnement affecte-t-il le sentiment de chaque individu ? Il faut donc commencer par l’humain. On ne peut pas arriver et décréter unilatéralement ce que sera la culture, car celle-ci est dépendante des personnes qui composent l’équipe ou l’organisation.

Mais pour faire émerger cette culture, il est essentiel que chacun se sente libre d’être soi-même. L’authenticité et une certaine vulnérabilité sont importantes. Nous voulons tous nous sentir acceptés et valorisés, savoir dans quelle direction nous allons, ce qui nous attend, mais aussi pouvoir donner le meilleur de nous-même. Pour y parvenir, il faut arriver à faire en sorte que chacun se sente spécial.

Chaque personne est unique et apporte quelque chose de différent. Chacun pense et approche la vie à sa manière. Si on réussit à créer un cadre où chacun s’épanouit au sein d’un groupe, dans le respect et avec des règles claires, alors tout le monde avance ensemble dans la même direction.

C’est un aspect sur lequel nous avons beaucoup insisté en arrivant à Strasbourg : connaître chaque personne, pas seulement les joueurs, mais aussi le staff. Avoir des conversations informelles, découvrir leurs familles, leurs origines, leur histoire, leur parcours. Et ensuite, prendre des décisions en fonction de cela, des décisions qui vont les aider à grandir et à atteindre leur potentiel. Je ne suis pas arrivé avec une idée préconçue de la culture. Je suis arrivé avec l’envie de comprendre chaque personne afin que nous puissions construire quelque chose qui fasse ressortir le meilleur de chacun.

Pour vous, avoir foi en votre processus est essentiel, surtout qu’en football, le doute peut rapidement s’installer lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Qu’avez-vous mis en place afin que joueurs et staff continuent à y croire lorsque, justement, du point de vue des résultats, c’était plus difficile ?

Tout d’abord, j’ai beaucoup de chance. Pourquoi ? Parce que le management du club croit en notre travail. Avant même mon arrivée, nous savions qu’il y aurait des moments difficiles, que nous traverserions probablement une période où les victoires seraient difficiles à obtenir. Cela m’a donné la force de continuer sur notre voie.

Lorsque vous bénéficiez de la confiance de vos supérieurs hiérarchiques, vous pouvez transmettre cette confiance à votre équipe et à vos joueurs. Même sur la période où nous avons enchaîné quatre défaites, j’ai vu des choses très positives dans notre jeu, des améliorations notables. C’est bien entendu difficile à expliquer aux supporters qui paient cher pour voir des victoires, mais l’équipe avançait même si les résultats ne le reflétaient pas. Nous percevions des signaux très encourageants.

D’autre part, il faut comprendre une chose : en football, même si c’est peut-être moins vrai aujourd’hui, l’échec fait partie de l’apprentissage. Ces revers sont inhérents au jeu. L’important, c’est que l’équipe et moi tirions les leçons de ces moments difficiles, que l’on comprenne pourquoi ils se sont produits pour ne pas les répéter. C’est une manière naturelle de progresser : il faut faire des erreurs. Parfois, il faut échouer pour atteindre ses buts.

Là où nous avons également beaucoup de chance, c’est que nous avons un groupe qui est très réceptif et que nous avons pu leur montrer pourquoi nous avions perdu certains matchs, pourquoi nous avions commis certaines erreurs, sans changer notre idée générale. Nous sommes restés concentrés sur notre objectif. Aujourd’hui, nous commençons à voir les fruits de ce travail de tous les instants.

Comment percevez-vous la notion de « risque » et quel est son impact sur votre approche du jeu et vos décisions ?

À mon arrivée au club, un certain nombre d’observateurs percevait mon style de jeu comme trop risqué. Cependant, je ne partage pas cette interprétation si l’on considère que l’entraînement et la répétition nous permettent d’amener de la consistance à une approche cohérente. Je ne me définis pas comme un entraîneur qui prend des risques inconsidérés ; j’accorde une grande importance à la répétition et à une préparation méticuleuse.

Dans la vie en général, la prise de risque est souvent nécessaire à l’obtention de résultats significatifs. Une aversion systématique au risque peut conduire à une existence monotone. Il est parfois impératif de s’aventurer dans l’inconnu, de sortir de sa zone de confort pour véritablement s’épanouir et découvrir des opportunités insoupçonnées. Mon propre choix de m’installer ici, en France, m’a initialement semblé être un pari, un saut dans l’incertitude, mais il s’est révélé être l’une des expériences les plus enrichissantes de ma carrière.

Donc, si l’on décide de prendre un risque, il faut s’y engager pleinement, et cela peut s’avérer extrêmement fructueux. Cependant, il ne s’agit pas de prendre une succession de risques de manière inconsidérée. Il est crucial de les examiner attentivement et d’avoir une base logique derrière les choix que l’on fait.

Pour Jeff Bezos (Amazon), la plupart des décisions que nous prenons sont équivalentes à des « portes à double sens”. Nous pouvons les emprunter, mais si nous nous apercevons que la décision prise n’était finalement pas la bonne, il est possible de choisir une autre porte et donc de prendre une autre décision. A l’inverse, certaines décisions sont des « portes à sens unique”, parce que les conséquences qui y sont associées sont importantes et difficilement réversibles. Dans votre quotidien, avez-vous des exemples correspondant à chacune de ces catégories ?

Décider du départ de collaborateurs fait clairement partie des décisions de type « porte à sens unique ». Qu’il s’agisse de membres du staff ou de joueurs, parce qu’ils ne correspondent pas totalement à la culture ou à notre manière de fonctionner. Ce n’est pas une question de valeur intrinsèque, mais plutôt d’intégration au sein du projet. Dans ma carrière, j’ai déjà été confronté à ce type de décisions avec des membres du staff, et bien sûr avec des joueurs, qui ont dû quitter le club.

Une fois ce type de décision actée, elle est définitive, sans possibilité de retour en arrière. Il faut se fier à son jugement, à son intuition, et prendre cette décision en accord avec ce que l’on estime être juste. Dès que l’on signifie à un membre du staff ou à un joueur qu’il ne fait plus partie de nos plans, c’est terminé. Il n’y a aucune marge de manœuvre pour revenir sur cette décision. Par conséquent, j’aborde ces décisions avec beaucoup de sérieux. Je m’efforce toujours d’être respectueux, mais je les prends de manière décisive et rapide.

Les décisions de type « porte à double sens » s’apparentent davantage à la composition d’équipe pour un match, aux changements effectués en cours de jeu, ou même aux ajustements mineurs que nous mettons en place constamment à l’entraînement. Les séances d’entraînement sont en perpétuelle évolution. Ce que nous prévoyons initialement peut être complètement réorienté une fois sur le terrain.

Ce sont des décisions prises sur le moment et qui peuvent être facilement modifiées si nécessaire. En résumé, je dirais que dans le domaine des ressources humaines, les signatures importantes et à long terme, ainsi que les  départs, relèvent davantage de décisions de type « porte à sens unique », tandis que les ajustements et les modifications quotidiennes sont clairement des décisions à de type « porte à double sens ».

Au sein de votre staff, vous avez adopté une organisation horizontale. Comment cette approche fonctionne-t-elle dans la pratique notamment vis à vis de votre processus de prise de décision ?

Dans le staff, nous n’avons par exemple pas d’horaires prédéfinis pour nos réunions. Nous ne programmons d’ailleurs pas non plus de rendez-vous réguliers. Nous échangeons sur les sujets à aborder au moment où ils se présentent. Cette manière de fonctionner me semble plus organique, car chacun apporte sa contribution à une discussion portant sur une réalité actuelle. Ces échanges nous permettent de recueillir diverses perspectives, différents points de vue, des manières variées d’envisager les choses.

Je prends toutes ces idées en considération. Encore une fois, si les membres du staff se sentent à l’aise pour exprimer leur véritable opinion, sans crainte de ma réaction, ils peuvent être honnêtes. Ils n’appréhendent pas ma réponse à leurs ressentis. C’est ce qui nous permet d’avoir une discussion naturelle.

C’est à partir de ces échanges ouverts et informels que je prends les décisions concernant la composition de l’équipe, le système de jeu à adopter, l’organisation des entraînements, ou toute autre décision nécessaire. Tout découle de ces conversations franches et spontanées.

Comment abordez-vous la question du maintien de la fraîcheur mentale pour l’ensemble de votre écosystème : vous, votre staff et vos joueurs ?

Pour moi, le repos est un élément absolument fondamental. Il faut savoir s’arrêter. J’ai des exigences tactiques élevées envers les joueurs. Ils peuvent en témoigner, nous avons des réunions quotidiennes, parfois trois ou quatre. J’ai donc besoin qu’ils soient dans les meilleures dispositions mentales pour encaisser cette charge de travail. Sur le plan physique, nos entraînements sont intenses et nous sommes extrêmement méticuleux dans notre coaching. Il est tout simplement impossible de fonctionner à ce niveau tous les jours, que ce soit pour moi ou pour les joueurs.

C’est pourquoi j’estime que nos jours de repos sont une composante essentielle de notre semaine de travail. J’accorde probablement plus de jours de repos que beaucoup d’autres entraîneurs. Ce fut un changement culturel significatif à mon arrivée. Certains pensaient que j’étais fou de donner autant de temps libre, ils n’avaient jamais vu un entraîneur faire ça. Les joueurs ont besoin de ce temps pour assimiler les informations, pour récupérer correctement et pour pouvoir s’entraîner à l’intensité que nous requérons ici.

Bien entendu, notre approche n’est qu’une parmi beaucoup d’autres. Il n’y a pas une seule approche ; chacun structure son entraînement différemment. Cependant, je suis convaincu que le repos est aussi crucial que l’entraînement lui-même. Les jours de repos sont aussi précieux que les jours de travail afin de garantir que ces derniers soient aussi productifs que possible.

En ce qui concerne le staff, il est impératif que dès qu’ils ont fini ce qu’ils ont à faire, ils rentrent chez eux. Il est inutile d’attendre mon départ pour en faire de même. C’est en approchant les choses avec cet état d’esprit qu’ils seront productifs lorsqu’ils sont là. Il m’arrive de leur dire : ‘Si vous avez fini à 15h, rentrez chez-vous. Votre journée est terminée.’ Rester jusqu’à 17h ou 18h si ce qui doit être fait est fait, n’a aucun intérêt. A raison de 250 jours par saison, ces trois heures supplémentaires représentent 750 heures inutiles. Le temps est précieux et doit être utilisé à bon escient.

De plus, au fil d’une saison, la fatigue s’accumule naturellement pour tout le monde. Il est donc important de bien se gérer dès le début pour tenir la distance. C’est une conviction forte chez moi : j’évite le surmenage. Si ce que je dois faire au centre d’entraînement est terminé, je rentre chez moi. Je peux visionner et analyser les matchs depuis mon domicile.

Ce mode de fonctionnement me permet de rester alerte mentalement, plutôt que de ressentir  le besoin d’arriver très tôt ou de rester très tard au centre d’entraînement, juste pour donner l’impression d’être occupé. En réalité, la productivité diminue et on finit par accomplir moins car la concentration et l’intensité baissent.

Comment l’idée d’être en permanence « à une phrase de perdre un joueur » influence-t-elle votre approche de la communication et des relations avec vos joueurs ?

Je crois que tout repose sur l’établissement d’une relation de confiance solide, non seulement avec les joueurs, mais avec chaque personne dans la vie. Et la fragilité de la confiance est telle, qu’une fois la limite franchie, il est extrêmement difficile de rétablir la relation à son état initial. Cela vaut aussi bien pour un joueur que pour un proche. Une fois la confiance rompue, les choses ne sont plus jamais tout à fait les mêmes.

C’est avec cette perspective que j’aborde la gestion de mes joueurs. Même dans un moment de colère, je m’interdis de prononcer des paroles susceptibles de blesser ou de nuire à notre relation à long terme. Je suis profondément convaincu qu’une seule phrase malheureuse peut suffire à perdre la confiance d’un joueur. Un propos déplacé dans le feu de l’action, ou basé sur des informations erronées, peut entraîner une perte totale de confiance envers vous.

C’est pourquoi je suis extrêmement attentif aux mots que j’emploie et à la manière dont je traite mes joueurs. L’époque où le manager détenait un pouvoir absolu est révolue. Aujourd’hui, les joueurs ont une influence considérable. Pour qu’ils adhèrent sincèrement à votre projet, ils doivent croire en vous. Ils doivent avoir l’envie de jouer pour vous. Et pour cela, ils doivent sentir qu’ils progressent et qu’ils peuvent se fier à vos décisions.

C’est la raison pour laquelle je suis toujours vigilant dans ma communication avec eux. Je n’ai pas peur d’être honnête, mais je m’efforce de l’être en faisant preuve de respect. Je ne veux jamais franchir la ligne du manque de respect envers un joueur, car une fois cette limite dépassée, vous le perdez. Vous perdez son engagement.

Je pense que la clarté est essentielle pour chacun, dans tous les aspects de la vie. Si l’on comprend la direction empruntée et les raisons qui la motivent, même en cas de désaccord avec une décision spécifique, on peut au moins la respecter. C’est pourquoi je m’efforce d’être très transparent avec mes joueurs, voire même d’une certaine vulnérabilité. Je n’essaie pas de me présenter comme infaillible, car je ne le suis pas, et personne ne l’est. Cependant, lorsque j’explique les raisons qui sous-tendent une décision, cela leur offre un cadre logique et une compréhension du processus décisionnel.

Les motifs pour lesquels un joueur peut ne pas être sélectionné peuvent être multiples : ses performances individuelles, la nature de l’adversaire, la forme d’un autre joueur. Mais une fois qu’ils comprennent le raisonnement, ils ont la possibilité d’agir sur ces facteurs. Le manque de transparence ou de clarté, l’incertitude quant à sa position, est psychologiquement la situation la plus difficile à vivre pour quiconque.

Comment le langage corporel affecte-t-il votre évaluation de l’état de préparation des joueurs, à s’entraîner, à jouer, mais également de leur bien être général ?

Le langage corporel revêt une importance capitale, selon moi. C’est d’ailleurs un aspect que j’aborde fréquemment avec les joueurs. Quelle image projetons-nous en tant que collectif lorsqu’une décision nous est défavorable ? Quelle est notre réaction lorsque nous concédons un but ? Comment faisons-nous face aux moments difficiles, à la déception ?

Si certains joueurs affichent des réactions positives, le reste de l’équipe a tendance à s’aligner. Il est donc crucial d’avoir des joueurs mentalement solides, capables de réagir adéquatement lorsque les circonstances sont défavorables. Lorsque onze joueurs adoptent individuellement cette attitude, cela se répercute naturellement sur la dynamique de l’ensemble de l’équipe.

Il est également essentiel de savoir interpréter le langage corporel individuel des joueurs : leur attitude au petit-déjeuner, leur engagement à l’entraînement, la manière dont ils abordent l’échauffement. Ce sont des signaux que j’ai appris à décrypter pour véritablement connaître les joueurs, pour distinguer ceux qui traversent une bonne journée de ceux qui rencontrent peut-être des difficultés. Ce sont des compétences qui se développent avec l’expérience. Je les cultive depuis des années, car j’avais l’intuition que cet aspect serait fondamental dans le rôle que je souhaitais endosser.

Un cadre tactique rigide peut parfois entraver le développement des jeunes joueurs (et des moins jeunes) sur le terrain, en contraignant leurs initiatives et leur créativité. Comment intégrez-vous cet aspect à votre approche afin d’éviter ce piège potentiel et conserver une certaine flexibilité ?

J’ai une idée très précise de la manière dont je souhaite voir évoluer mon équipe. Au sein de cette identité fondamentale, je peux adapter ou modifier certains aspects afin de concrétiser au mieux cette vision première. Je veux observer une équipe qui déploie une intensité réelle, une équipe qui ne manifeste aucune appréhension et une équipe qui aspire constamment à la possession du ballon.

Pour atteindre cet objectif, j’organise mon équipe de manière à favoriser l’émergence de ces éléments, en fonction de chaque adversaire. Je n’ai pas à un système rigide, ni de règles fixes concernant le moment ou l’endroit où nous devons presser par exemple. Nous analysons l’adversaire, puis nous nous efforçons d’appliquer ces valeurs fondamentales de façon à maximiser leur impact. C’est globalement mon approche.

En définitive, mon but est de tirer le meilleur parti des aptitudes de mes joueurs. J’essaie donc de proposer aux joueurs des rôles qui leur conviennent et qui mettent véritablement en lumière leurs points forts. Ensuite, que nous évoluions avec une défense à trois, un milieu en losange ou trois attaquants, ce ne sont que des décisions tactiques, des conséquences de ma volonté d’inculquer mon approche à l’équipe.

Comment suscitez-vous chez les joueurs le désir de se responsabiliser et de responsabiliser leurs coéquipiers, au-delà du simple respect des règles imposées ?

Ma conviction profonde est que le renforcement positif est plus probant que le renforcement négatif. C’est pourquoi je m’efforce de structurer 90 % de ma communication et de mes retours aux joueurs sur une tonalité positive.

Par exemple, si un joueur réalise un tacle décisif dans les ultimes minutes, en revenant défendre, je le mets en lumière devant l’ensemble du groupe, car cela illustre une valeur que je recherche au sein de toute l’équipe, et je le félicite pour cela.

L’effet naturel est d’inciter les vingt autres joueurs présents à aspirer à cette même reconnaissance. Plutôt que de focaliser l’attention sur une erreur individuelle, on met en avant un comportement positif et on en fait un modèle des attentes.

Les joueurs, comme tout être humain, indépendamment de leur rémunération, désirent se sentir valorisés et appréciés. Ainsi, pour encourager l’émergence des comportements souhaités, il est plus efficace de leur présenter des exemples de réussites plutôt que de s’attarder sur les échecs. L’accent est mis sur le positif afin de le renforcer.

Qu’est-ce que votre parcours vous a appris sur la nature humaine ?

Toutes mes expériences, tant dans le football que dans la vie en général, m’ont profondément enseigné une chose : au fond, nous sommes tous fondamentalement semblables. Peu importe notre origine géographique, notre langue maternelle, nos convictions religieuses ou notre éducation. En tant qu’êtres humains, nous partageons les mêmes besoins essentiels. Nous aspirons à être aimés, à nous sentir importants et à nous sentir uniques.

Plus mes voyages se multiplient, plus je rencontre des personnes diverses, plus je prends conscience de notre profonde similarité. Nous avons infiniment plus en commun que beaucoup ne le supposent. Si l’on est animé de bonnes intentions, nos espoirs, nos objectifs et nos valeurs convergent de manière frappante. Nous sommes, par essence, très semblables.

ARBITRER C’EST DECIDER, COMMUNIQUER ET ASSUMER

Voici un entretien avec Pierrick Desfontaine, enseignant en STAPS à l’Université de Toulon et auteur d’une thèse sur l’arbitrage et les enjeux associés à la VAR. cet article est issu des travaux de notre ami Alilou ISSA avec NOSOTROS.

Voici les points clés de cet entretien:

  • L’importance de connaitre le règlement pour tous les acteurs du jeu.
  • Le rôle crucial de l’arbitre et les compétences nécessaires pour exercer cette fonction.
  • Les défis de l’arbitrage moderne et l’utilisation de la technologie.
  • L’impact de la technologie sur le comportement des joueurs.
  • Les perspectives d’évolution de l’arbitrage et la place de l’humain.

Arbitrer c’est : décider, communiquer et assumer

Enseignant en STAPS à l’Université de Toulon et auteur d’une thèse portant sur l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) dans le football professionnel français, Pierrick Desfontaine nous propose un éclairage sur ses recherches.

Qu’est ce que le football représente pour vous ?

Comme énormément de pratiquants, c’était d’abord le rêve de devenir un joueur professionnel. J’ai essayé et comme beaucoup, j’ai échoué. C’est ensuite devenu une pratique au niveau semi-amateur ou semi-professionnel, tout dépend de comment on aborde la question lorsqu’on évolue à des niveaux comme la N3, et même la R1 dans certaines ligues. Puis, grâce à mes années en tant qu’éducateur au Stade Rennais et à mon parcours concomitant à l’École Normale Supérieure de Rennes (ENS Rennes, département Sciences du Sport et de l’Education Physique), j’ai réussi à vivre du football dans son versant universitaire.

Je suis devenu enseignant agrégé de spécialité football et docteur en STAPS. Certaines universités (exemples: Toulon, Montpellier) ont une approche dite culturaliste qui voit la spécialité sportive prendre une part importante des enseignements dispensés aux étudiants. Le football structure un parcours stapsien signifiant, connecté à une culture sportive de référence. Cette formation est riche de contenus pratiques, théoriques, fédéraux et diplômants. Je suis responsable de ce parcours au STAPS de Toulon, avec comme partenaires majeurs le district du Var et la Ligue Méditerranée. 

D’autre part, en tant que gardien de but qui pratique toujours, mon rapport à l’activité ressemble parfois à une relation amour-haine. Lorsqu’il y a clean sheet, j’ai l’impression de pouvoir jouer jusqu’à 40 ans comme l’idole Gianluigi Buffon. Et lorsque cela se passe un peu moins bien, j’en ai plein les gants et je me demande : “à quoi bon continuer de plonger ?”. C’est une relation qui est parfois ambivalente d’autant qu’elle est exacerbée par la spécificité du poste, son exposition, ses douleurs. 

Pour terminer, j’entraîne aussi les jeunes portiers depuis plus de 10 ans et je coache filles et garçons en football FFSU (Fédération Française du Sport Universitaire). Je prends soin de passer différents diplômes FFF & UEFA, entre autres afin d’accompagner au mieux les étudiants dans cette indispensable démarche de certification.  

Votre thèse porte sur la sociohistoire de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) dans le football professionnel français. Pourriez-vous nous expliquer votre intérêt pour ce sujet et les enjeux de vos recherches, tant pour vous personnellement que pour le monde de la recherche et le grand public?

Spontanément, lorsque nous avons abordé la question du rapport au football, j’ai tout d’abord évoqué ma pratique de joueur et d’entraîneur, bref, la passion. Je n’ai pas directement mentionné ma thèse sur l’arbitrage car elle est arrivée dans un second temps, relevant de la raison. J’essaye de transmettre une vision systémique du football. Or, l’arbitrage n’est pas assez mis en lumière et j’avais le pressentiment que des axes de progression au niveau de la formation et de la performance pouvaient se dégager grâce à une meilleure compréhension de cette zone d’ombre. 

Suite à mon parcours à l’ENS, j’ai pu réaliser une thèse qui porte sur la professionnalisation de l’arbitrage français en général (dirigée par Yves Morales & Philippe Terral). Plus particulièrement, il s’agissait d’analyser l’implémentation d’un outil nouveau pour les arbitres : l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR). Ce doctorat s’inscrit dans un cadre socio-historique attentif aux controverses et aux jeux de savoir-pouvoir autour de l’innovation numérique. En 2018, l’apparition de la VAR m’avait semblé être un sujet riche d’enjeux qu’il semblait intéressant d’approfondir, qui avait peu été documenté en France. 

Comme beaucoup de joueurs et d’entraîneurs, j’avais une relation assez tumultueuse avec les arbitres. Finalement, pendant quatre ans, j’ai appris à découvrir ces acteurs indispensables du football. J’ai appris à les respecter, à mieux comprendre leurs dilemmes. La question de départ de la thèse ambitionne d’analyser dans quelle mesure la VAR reconfigure l’activité arbitrale et donc le jeu, tout en démontrant que l’arbitrage a une vraie importance dans la performance. En football, les entraîneurs et les joueurs ont tendance à négliger cette dimension pragmatique.

Pour Juan Manuel Lillo « le meilleur et unique livre de tactique qui existe, c’est le règlement ». Pourquoi ? Parce que c’est l’unique référentiel qui détermine les contraintes qui doivent être respectées par les participants et doit leur permettre d’imaginer le possible. En ce sens, une bonne maîtrise des Lois du jeu et son exploitation, permettrait aux joueurs et aux entraîneurs d’obtenir un avantage stratégique et tactique certain. La Formule 1 et les sports automobiles en général sont des exemples intéressants, car la compréhension des réglementations techniques, mais surtout leur exploitation constante, peuvent faire gagner ou perdre un championnat du monde. Cependant, en football, cette exploitation dans un but d’optimisation de la performance collective, semble quasi inexistante.

En football, il existe 17 lois du jeu, auxquelles nous pouvons ajouter une 18ème loi, qui est un peu particulière, car elle touche à la VAR. Ces lois sont à la base de la formation des arbitres et ils les connaissent parfaitement. En revanche, les autres acteurs du jeu, en premier lieu les entraîneurs et les joueurs, ne les connaissent pas toujours. Ces lois sont strictes mais leur application nécessite des marges de manœuvre.  

Arbitrer, c’est dialoguer finement entre l’application stricte d’un règlement et son interprétation en fonction d’un contexte, d’une situation. C’est la fameuse dialogique, pour parler comme Edgar Morin, entre la loi et l’esprit de la loi. C’est ce qu’incarne parfaitement la règle de l’avantage, qui est pour moi, l’une des plus belles activités arbitrales. Au lieu de siffler instantanément, sans prendre en compte le contexte, l’arbitre sent le jeu et laisse l’avantage à l’équipe en possession du ballon. Certains buts sont marqués de cette manière, grâce à un arbitrage sensible, au plus près de la dynamique du jeu et de l’histoire du match.

L’activité arbitrale est donc complexe, elle est fine. Il faut connaître un copieux règlement qui est évolutif et ensuite l’appliquer dans des contextes qui sont parfois difficiles, notamment parce que les éducateurs ne sont pas toujours respectueux de l’autorité. Nous pourrions nous dire que ce n’est pas leur faute s’ils ne sont pas formés. Cependant, dans les premières formations FFF d’entraîneur professionnel (BMF, BEF), il existe des modules arbitrage. Leurs effets restent insuffisants. Que pourrait-on mettre en place pour que les Lois du jeu deviennent un véritable référentiel commun, partagé par les différentes parties prenantes, plutôt qu’un objet de polémique ? Délicate question et je n’ai que des pistes de réponse qui ne suscitent que très peu la curiosité des acteurs décisionnaires. 

De mon point de vue, en football, il y a une forme de résistance, une imperméabilité à ces connaissances sur l’arbitrage. Certains acteurs majeurs (présidents de club, entraîneurs, consultants TV) se complaisent parfois dans une forme de médiocrité en clamant que les arbitres ne connaissent pas le football. Ils préfèrent ne pas s’en préoccuper, voire les rabaisser. Sur ce thème, le rugby a un temps d’avance sur le football. De nombreuses équipes de Top 14 font appel à d’anciens arbitres professionnels pour renforcer leurs staffs (exemple: Romain Poite au RC Toulonnais entre 2022 et 2024). 

Au quotidien, ces hommes en noir reconvertis ont cette activité de formation à l’arbitrage et l’idée d’exploiter le règlement rugbystique pour la performance collective. Parce qu’il y a évidemment une logique stratégique. La métaphore des sports automobiles est très pertinente de ce point de vue-là : on peut rester dans les règles tout en les exploitant, à condition de les maîtriser parfaitement et de rester calme. En football, cette idée d’exploiter les anciens arbitres commence à peine à émerger. Le pionnier a été Frank Schneider au Racing Club de Strasbourg, avec les pros comme au sein de l’Académie dans une visée éducative. Il travaille aujourd’hui avec l’Olympique de Marseille de manière ponctuelle. 

On peut aussi noter la nécessité d’accentuer l’effort d’ouverture de la Direction Technique de l’Arbitrage (DTA). Durant ma thèse, j’ai pu collaborer avec la DTA, qui m’a donné l’accès aux arbitres de Ligue 1 et de Ligue 2, dans le cadre de cette recherche-action. C’est-à-dire un protocole connecté aux enjeux du terrain. Un des résultats pointait le manque d’accompagnement psychologique des arbitres de l’élite, la VAR augmentant la charge cognitive. La DTA a fait appel par la suite aux services d’un préparateur mental. Avec des collègues, nous avons aussi montré une certaine invisibilité médiatique du corps arbitral, ou du moins une visibilité réduite aux polémiques.Tout récemment, la DTA a mobilisé Mickaël Landreau pour mieux faire comprendre les décisions arbitrales et aussi parler à l’écran des performances exemplaires. Contrairement à l’imaginaire français, nous formons de bons arbitres. Le coup de sifflet de Clément Turpin est reconnu au niveau européen et mondial (alors qu’il est parfois décrié dans l’Hexagone). 

Selon vous, quel est le rôle de l’arbitre dans le football moderne?

Pour répondre à cette question, notons d’abord que la littérature en Sciences Humaines et Sociales (SHS) est en expansion sur l’arbitrage. Par exemple, Alexandre Perreau-Niel, ancien arbitre de Ligue 1 (qui est aussi professeur d’EPS), a mené à bien une thèse en sociologie sur le dispositif Section Sportive à Filière Arbitrage (SSFA). D’autres collègues mobilisent une approche historique, d’autres planchent sur la dimension collective de l’arbitrage ou bien encore sur sa lente féminisation.

Ensuite, pour décrypter ce rôle, il faut sortir de la représentation qui voudrait que l’arbitre soit un shérif qui fait la loi au Far-West. Selon les niveaux, c’est une activité qui se fait à trois, à quatre, voire plus, avec les arbitres VAR. Les arbitres utilisent des outils comme les oreillettes, les drapeaux BIP, afin de pouvoir interagir entre eux. Le petit bémol, c’est qu’aujourd’hui, les arbitres assistants pourraient peut-être avoir un peu plus de pouvoir pour juger des fautes, des penaltys.

Idéalement, dans les niveaux Ligue 1 / Ligue 2, on est vraiment sur une relation à trois, un travail collectif. Toutefois, cette coordination demeure parfois trop hiérarchique, les assistants, même quand ils sont mieux placés, ne veulent, ou ne peuvent, influer. Sur les niveaux amateurs, il y a encore souvent des arbitres centraux qui fonctionnent de manière solitaire et les assistants ne sont là que pour signaler les touches et les hors-jeu. A l’image du futsal ou du basket, je trouve que le co-arbitrage, avec une logique plus horizontale et moins verticale, pourrait être vertueux. Les arbitres de surface installés entre 2009 et 2018 par l’UEFA constituaient à mon sens un bonne innovation humaine, sauf qu’on ne lui a pas donné la possibilité de se déployer et de s’affiner. La pression médiatique pour l’assistance vidéo pesait déjà. 

En outre, le rôle d’arbitre requiert aussi des caractéristiques d’athlète de très haut niveau, avec une capacité à répéter des sprints à haute intensité qui est parfois égale ou supérieure à celle des joueurs. De plus, c’est une activité qui nécessite une intelligence émotionnelle et une élégance relationnelle qui sont transférables au monde du travail contemporain. La FFSU et les STAPS forment de plus en plus les étudiants à l’arbitrage car les compétences psycho-sociales qui y sont développées contribuent à mieux enseigner, entraîner, manager.

En côtoyant de nombreux arbitres durant les quatre années de mon travail de thèse, en effectuant de multiples entretiens avec eux, j’ai découvert une jeune corporation qui est souvent mal comprise, mais qui est composée par des hommes et des (rares) femmes ayant de grandes qualités intellectuelles et humaines. Au passage, différentes observations de terrain me permettent de dire que, sur un bon match amateur, mettons de N3, les hommes s’autorisent moins d’agressivité sur le corps arbitral lorsque celui ci est dirigé par une femme. La mixité semble une piste prometteuse pour les arbitres.

Vous mettez en avant trois compétences nécessaires à l’arbitre: la connaissance du règlement, son adaptation en situation et la communication des décisions. Pourriez-vous développer ces trois aspects, en insistant sur l’importance du langage corporel dans la communication de l’arbitre?

Avec mes collègues Jean-Nicolas Renaud, Olivier Chovaux et Alexandre Joly, nous avons effectivement travaillé sur les compétences psychosociales, que l’on appelle également soft skills, des arbitres. Nous avons identifié un certain nombre de verbes d’action que nous avons associé à la fonction d’arbitrage. Arbitrer c’est donc : décider rapidement et sous pression, communiquer la décision en interne (avec les différents membres du corps arbitral) et en externe (à destination des autres acteurs du jeu) et enfin, l’assumer. 

La notion qui va englober ces trois verbes d’action, c’est l’assertivité. C’est l’art de trancher rapidement, avec efficacité et d’assumer comme un homme ou une femme debout cette prise de décision. L’arbitre, comme le magistrat, va devoir décider rapidement et opérer, en son âme et conscience, pour servir une cause d’intérêt public : maintenir l’ordre. Mais c’est aussi une cause liée au spectacle : le bon arbitre laisse jouer, comme en Angleterre. 

Concernant la communication non verbale, les joueurs et les entraîneurs aiment les arbitres qui sont sûrs d’eux, qui sont assertifs et qui prennent leur décision de manière ferme. Pour autant, ils n’aiment pas avoir à faire à des robots. La chaleur humaine, l’usage du sourire, de la tactilité, de l’humour, sont appréciés. L’exemple d’un arbitre comme Gaël Angoula, ancien rugueux défenseur de Ligue 1 qui officie désormais au niveau auquel il a joué, est intéressant. On peut observer qu’il a été formé par la DTA avec un arbitrage très ferme, un visage fermé. Mais parfois, le naturel revient au galop. On peut entrapercevoir le côté humain, l’expertise défensive, la maîtrise des ruses des attaquants, la proximité avec ses anciens collègues joueurs. C’est ce qui fait de lui un excellent arbitre (citons aussi l’ex joueur de Ligue 2 Jeremy Stinat).

Il faut bâtir davantage de passerelles pour faciliter la reconversion de joueurs de haut/bon niveau vers l’arbitrage et être vigilant à ne pas couper du jeu les jeunes arbitres. Un bon arbitre doit avant tout comprendre le jeu par son vécu de joueur fédéral. Attention à ne pas les spécialiser trop tôt, sous peine d’avoir des experts de l’arbitrage au détriment de l’expertise du football et de son arbitrage, ce qui est différent. 

L’arbitre doit-il projeter une image d’infaillibilité ou assumer sa faillibilité? Comment concilier ces deux aspects, notamment dans un contexte où l’utilisation qui est faite de la technologie tend à réduire l’incertitude dans le football?

J’encourage tout le monde à aller visionner sur la toile les compilations de Romain Poite, un ancien arbitre de rugby. Dans ses interactions avec des joueurs de rugby colossaux, il dégage une autorité assez exceptionnelle, notamment grâce à ses facéties et sa chaleur humaine. Il reconnaît ses rares erreurs, assume sa faillibilité, tout en étant un bourreau de travail et un arbitre hyper compétent. 

L’arbitre qui est de glace et qui pense qu’il va être respecté de cette manière-là, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne voie. Je suis même certain qu’il est davantage prometteur de former un arbitre qui dialogue, assume sa singularité et travaille avec ses assistants de manière non-hiérarchique. Néanmoins, les officiels ont clairement des consignes de discrétion de la part de la LFP, de l’UEFA et de la FIFA, parce qu’il y a cet adage en football qui veut qu’un bon arbitre, c’est un arbitre qu’on ne voit pas.

Dans le passé, il y a eu des directeurs de jeu fantasques, comme Robert Wurtz ou bien hyper charismatiques, comme Pierluigi Collina. Des individus riches de leur style empreint d’un efficace libre-arbitre. C’est quelque chose dont les instances ne veulent plus, les consignes fédérales poussent à une standardisation des comportements. Il ne faut surtout pas que l’arbitre se fasse remarquer. Cette position-là est difficile pour les arbitres parce qu’avant d’être professionnels (processus encore en cours qui a débuté dans les années 2010), certains arbitres étaient médecins, maîtres de conférences, d’autres avaient des fonctions politiques, bref ils étaient importants pour la société. On leur demande aujourd’hui d’être quasiment invisibles. C’est très difficile de diriger un match de football en ayant cette idée d’invisibilité et de discrétion en tête. Invariablement, il va falloir à un moment donné assumer une personnalité.

De manière générale, il semble qu’il y ait une tendance à vouloir promouvoir l’invisibilité de l’arbitre. Or, celui-ci est un acteur essentiel du jeu, qui contribue à la performance globale. Comment expliquez-vous cette volonté ?

Dans un premier temps, je voudrais souligner le travail de la DTA. Elle est souvent considérée comme une institution un peu hermétique, mais finalement, c’est un réflexe d’autodéfense par rapport à toutes les attaques que les arbitres peuvent subir. La DTA, à l’époque où j’ai fait ma thèse, m’avait ouvert l’accès de Clairefontaine et m’avait donné accès aux arbitres. Elle propose chaque année aux clubs professionnels des formations, de l’échange. La DTA a une volonté d’ouverture, même si bien évidemment tout n’est pas parfait. Cependant, il y a vraiment une volonté pédagogique à la DTA, une volonté de formation. 

Mais cette main tendue, les clubs ne la saisissent pas beaucoup. Dans l’écosystème des présidents de clubs professionnels, mais aussi des entraîneurs, il y a encore des attitudes délétères qui font un mal important à notre sport. Lorsqu’un entraîneur de Ligue 1 enrage auprès de l’arbitre, prend des cartons, quand en conférence de presse, sans aucune objectivité, sans aucune connaissance des Lois du jeu, ce technicien “déssoude” le corps arbitral, cela donne un modèle catastrophique pour le monde amateur. Parce que celui-ci opère souvent par mimétisme vis-à-vis des pros. Idem lorsque des acteurs médiatiques s’expriment sur l’arbitrage sans en connaître les subtilités, ou sans considérer sa difficulté. Finalement, tous les efforts de la DTA sont souvent comme soufflés par une tempête à cause de ces attitudes.

Au cœur du système football, cette problématique est endémique et centrale. Dans les autres sports collectifs, ces problèmes sont marginaux. La NBA est intransigeante pour sanctionner les vociférations envers les hommes et femmes en tenue rayée (encore un cas intéressant de co-arbitrage en mixité). Plus encore, j’invoque souvent le cas du rugby car historiquement, ballons rond et ovale ne faisaient qu’un. Le rugby s’est doté d’un arsenal réglementaire redoutablement efficace. Si un joueur conteste, on fait reculer la pénalité de 10 mètres. Si un joueur se comporte mal, il y a un carton jaune qui lui est donné, il sort 10 minutes et pénalise son équipe.

Ce carton jaune qui fait sortir le joueur, s’appelle le carton blanc en football. Il est testé dans de nombreux districts. Alors pourquoi le carton blanc ne serait pas utilisé en Ligue 1 ou en Ligue 2 ? Parce que les équipes finiraient à sept ou à huit, tellement les joueurs sont imprégnés de cette culture de la contestation. Si les stars du championnat prennent des cartons blancs, le spectacle va en pâtir, ainsi que l’image de ces joueurs et de leur club. Les présidents de clubs ne veulent donc pas de ce genre de dispositif réglementaire. Pourtant, à long terme, cela peut aider à réguler les comportements.

D’autre part, il faut aussi être conscient que l’arbitrage peut s’améliorer. J’ai déjà cité quelques pistes (évolution réglementaire, rôle des joueurs reconvertis, de la mixité). Le futsal en constitue une autre. Cette forme de pratique en expansion s’inspire de la logique des sports de salle : temps morts technico-tactique et respect stratégique du règlement. Si l’arbitre principal prend les décisions, le deuxième arbitre qui se déplace sur la ligne opposée a aussi le droit de siffler. Deux autres officiels comptent les fautes, notent les faits de jeu et gèrent le chronomètre et les bancs. 

En futsal scolaire et universitaire, on est sur du co-arbitrage, c’est-à-dire qu’il y a deux arbitres qui sont exactement au même niveau d’autorité et qui se répartissent le terrain. Les différentes règles du futsal (fautes collectives, rapidité des remises en jeu) et cette modalité de co-arbitrage font qu’il y a beaucoup moins de problèmes de discipline en futsal qu’en football à 11.

Le football à 11 devrait chercher à évoluer avec des idées comme celles du rugby ou du futsal au lieu d’espérer que l’innovation numérique ne règle tout. 

L’utilisation de la technologie, notamment la VAR, a-t-elle pour objectif de limiter l’incertitude dans le football? Quel regard portez-vous sur l’introduction de la VAR et son utilisation actuelle? A-t-elle atteint ses objectifs initiaux?

La question est complexe et c’est un sujet clivant. En tant que chercheur, pendant quatre ans, j’ai essayé de l’analyser avec objectivité. Pour ce faire, j’ai eu la chance de pouvoir vivre avec les arbitres, de passer de nombreux entretiens avec ceux qui sifflent en Ligue 1, Ligue 2. Le premier résultat de recherche a montré qu’au-delà du discours officiel (“la VAR améliore le football”), beaucoup d’arbitres sont tiraillés. Ils sont dans une forme d’incertitude par rapport à cet outil. Ils ont l’espoir que la VAR s’ajuste avec le temps tout en pressentant la crainte d’une déshumanisation de leur activité. En sociologie de l’innovation, cette oscillation espoir/crainte est classique.

Maintenant, je vais me risquer à un avis tranché. Le sociologue Bruno Latour disait d’ailleurs que faire des sciences sociales, c’est aussi savoir défendre des idées fortes. Donc, après ces années de recherche et près de sept ans de VAR dans le football, je pense que c’est un dispositif dont nous aurions pu nous passer.

Nous aurions peut-être pu assumer ce particularisme d’un arbitrage sanctuarisé, préservé de cette technique numérique qui envahit tout, perpétuant ainsi le succès planétaire d’un sport riche des émotions et aléas qu’il génère, fort de sa glorieuse incertitude. 

Entendons nous bien, le numérique sauve des vies dans le domaine de la santé, est utile pour nos militaires, dans bien d’autres aspects de la vie sociale et il est efficace pour optimiser l’entraînement. L’analyse vidéo est par exemple une arme indispensable (pour les arbitres comme pour les staffs et joueurs). La vidéo en amont et en aval de la rencontre est devenue une nouvelle fonction qui constitue un débouché prometteur pour nos étudiants STAPS (Cf. article co-écrit avec mes collègues occitans Simon Isserte & Olivier Cavailles). Mais il ne faut pas toucher le cœur du jeu, le terrain. Il faut préserver l’instant du match. L’écrivain-voyageur Sylvain Tesson a raison lorsqu’il dit que les gadgets numériques sont omniprésents et aliénants, d’autant plus agaçants que parfois incontournables. Dès lors, il est urgent de délimiter des espaces et moments entièrement déconnectés et le match en était un. 

Le football a décidé de plier, comme d’autres sports, face au numérique. Le problème, c’est que ces autres sports, notamment les sports américains ou le rugby, sont des sports de séquences. Ce sont des sports qui sont saccadés par nature. Il y a des temps morts, des arrêts de jeu, etc. Ces intermèdes laissent de la place à l’assistance vidéo. En revanche, le football est un sport qui a basé son succès sur un rythme continu dans lequel on intercale désormais des intermèdes VAR lors des arrêts de jeu, tant bien que mal.

Cela provoque beaucoup de pression pour les arbitres qui doivent décider rapidement. Les processus de la VAR sont relativement efficaces et c’est un dispositif qui règle un certain nombre de situations, mais il subsiste un certain nombre de zones grises. Les éclairer relève d’un impossible qui est, de surcroît, chronophage. Dans certains cas, nous pouvons mettre dans un amphithéâtre 100 arbitres compétents, leur projeter une action isolée et il y aura toujours 100 perspectives différentes. Il est illusoire de penser que la VAR peut trancher toutes les zones grises. Seule une équipe arbitrale in situ peut juger d’une action qui relève avant tout d’un contexte singulier. D’autre part, l’arbitre assertif sait qu’il ne fera jamais l’unanimité. La VAR repose sur une fausse promesse d’accord consensuel. Arbitrer, c’est comme entraîner ou enseigner, on fait toujours des mécontents. 

La FIFA notamment avait communiqué sur les promesses d’une VAR quasi infaillible. Les chiffres mis en avant par les institutions montrent que la VAR a permis de résoudre un certain nombre de situations, mais est-ce que, pour autant, les situations litigieuses ont disparu ? Est ce que les arbitres sont mieux perçus ? Est-ce que les comportements envers les arbitres se sont améliorés ? Je pense que l’on peut clairement répondre par la négative à ces questions. Parfois, j’ai même l’impression que cela empire. 

La technologie était déjà un outil de coordination et d’aide à la prise de décision au service des arbitres, notamment à travers les oreillettes et les drapeaux BIP. Concernant la VAR, qu’est ce qui pourrait être mis en œuvre si son utilisation entrait en contradiction avec l’esprit du jeu ? Plus largement, comment penser l’innovation technologique, tout en préservant la dimension humaine du football ?

Les instances légiférantes (notamment l’IFAB au sein de laquelle la FIFA exerce une emprise croissante) auraient pu s’en tenir à la Goal-Line Technology (GLT). Lorsque la FIFA a introduit la GLT entre 2010 et 2014, elle avait clairement cette volonté de s’en tenir à cette innovation technologique et de ne pas aller plus loin. C’est un dispositif binaire : le ballon a franchi la ligne, le ballon n’a pas franchi la ligne. Hormis quelques bugs qui ont existé et qu’il faut souligner, la GLT est relativement fiable et c’est réellement une aide à l’arbitrage. Sauf qu’elle a ouvert la porte à la VAR, elle a créé un horizon d’attente autour d’un outil numérique simple, efficace. Or, la plupart des actions ne sont pas binaires, elles ne peuvent être jugées que par un acteur in situ. 

Actuellement, l’implémentation de la technologie semi-automatique du hors jeu contribue à la surenchère numérique. Les arbitres assistants se sont vu dépossédés de cette compétence. Ils jugent le hors-jeu, mais c’est la technologie qui a le dernier mot. C’est ce qui rend la question épineuse. Est-ce que pour un demi-centimètre, il y a hors-jeu ? Est-ce que ces technologies semi-automatiques de détection sont des vecteurs de vérité ? Est-ce que la vérité, c’est : “je suis hors-jeu pour un demi-centimètre” ou est-ce que c’est l’intention de rester en arrière et d’aller plus vite ensuite que le défenseur qui est fidèle à l’esprit du jeu. Intention qui était d’ailleurs jugée par les arbitres assistants, qui sont formés pour. A l’heure actuelle, la procédure est ubuesque : l’assistant voit le hors jeu mais il ne doit pas lever le drapeau pour laisser le temps aux technologies de traiter les images. L’action se poursuit, au risque de voir des joueurs se blesser en donnant tout, pour rien.

Nous n’avons que peu de recul sur cette technologie de détection du hors jeu. Cela fait seulement deux ans qu’elle est en place. Ce qui est certain, c’est que les arbitres assistants éprouvent une certaine souffrance qu’ils m’ont révélée lors des entretiens semi-directifs. Parce qu’ils peuvent légitimement se poser la question suivante : est-ce que dans 15 ans, nous serons toujours là ? Serons-nous des hommes de paille ? Servirons-nous réellement à quelque chose, au-delà de signaler les touches (ce que peut tout à fait effectuer une Intelligence Artificielle). Penser et anticiper les craintes et espoirs autour de l’IA dans l’arbitrage relève d’un long terme peu investi par les instances techniques, or, il y a urgence à se prémunir de certaines dérives technicistes. Comme la science-fiction le présage parfois, “demain, c’est déjà aujourd’hui” (relevons la BD Hors Jeu, édifiante dystopie footballistique d’Enki Bilal). 

D’autre part, la VAR va arriver en Ligue 2. Est-ce que, par la suite, une VAR low-cost arrivera dans les niveaux amateurs, dans le football populaire, avec toutes les problématiques que cela peut engendrer en termes de fiabilité technique, de maîtrise des contenus et contenants, de détournement possible des d’images ? Ce sont des questions qui sont d’actualité parce qu’elles touchent aussi, de manière plus large, à la question de la vidéosurveillance, à la question de surveiller et punir les individus de manière systématique, question qui a été développée de manière novatrice par Michel Foucault (1975). 

Avec Tony Chapron, notamment, nous avons mobilisé la pensée foucaldienne pour critiquer la VAR. Pourquoi prioriser la vidéosurveillance numérique alors que nous pourrions plutôt opter pour la dimension humaine et l’éducation civique? Tony Chapron défend ses idées en tant que consultant TV et il est  dommage que la DTA ne le sollicite pas dans les formations. J’ai aussi réfléchi avec Frank Schneider sur les aspects de préparation mentale des arbitres. Relativement favorable à une utilisation dosée de la VAR, Frank défend pour sa part l’idée de “griffe arbitrale”, cette singularité dans le style qui n’est pas assez abordée dans le cursus officiel.

Avec ces anciens arbitres, nous partageons une forme d’inquiétude vis-à-vis de ces instruments qui coûtent cher, coût qui poussent ensuite à une utilisation excessive (il faut rentabiliser l’investissement). Une forme d’inquiétude qui est assumée parce que nous perdons la dimension humaine quand nous voulons résoudre des comportements avec ces outils. Ils ont leur utilité, mais ils deviennent aliénants lorsqu’ils sont placés avant la formation, la correction des mauvaises attitudes des entraîneurs et des joueurs. 

En théorie, la sonorisation des arbitres, comme cela se pratique en rugby, permettrait une meilleure compréhension des décisions arbitrales. Pourquoi cette solution, qui semble prometteuse, n’est-elle pas retenue en France?

La DTA était favorable à la sonorisation des arbitres. Les expérimentations, comme celle de François Letexier en finale de Coupe de France 2024, étaient concluantes. Cela se passe bien en rugby, c’est très apprécié des téléspectateurs, c’est très pédagogique. Malheureusement, la LFP a finalement décidé de ne pas financer la sonorisation des arbitres pour des raisons économiques. Les expérimentations ont été gelées, ce qui semble démontrer que la priorité n’est pas du tout placée sur la dimension humaine et formative. On préfère financer la VAR pour la Ligue 2 et prévoir des dispositifs d’arbitrage vidéo discount pour la N1, N2 ou pour le foot féminin. 

Les présidents de clubs, influents à la LFP, ont refusé la sonorisation car si l’arbitre est sonorisé, tout le monde entendrait ses interactions avec les joueurs, ce qui ne serait pas forcément à l’avantage de ces derniers, parfois injurieux envers celui qui siffle. Cette mise sur écoute des footballeurs ternirait probablement leur image sociale et leur cote de popularité. Peut-être que les clubs vendraient moins de maillots, peut-être que les stades seraient moins remplis, etc. On en revient alors à cette question de la formation.

Formation initiale et continue de coachs et de joueurs qui sont, actuellement, peu ou mal éduqués aux Lois du jeu et à une forme de discipline. J’en reviens aux joueurs de rugby de haut niveau qui ont une attitude souvent respectueuse de l’autorité. Cette vitrine manque au football de l’élite. Dans les milieux amateurs, notamment chez les parents, chez les jeunes, on retrouve au bord du terrain des attitudes qui font un mal énorme à notre sport. Des pseudo éducateurs et/ou des parents hurlent sur les apprentis arbitres en se mettant en scène comme un tel ou un tel. Les jeunes joueurs reproduisent pour leur part les comportements des stars qu’ils voient dans les highlights. 

L’amélioration des attitudes des footeux… Voilà une affaire qui demande du temps et un changement de paradigme comportemental. Difficile… C’est un dossier prioritaire du football, mais les instances ne le priorisent pas forcément, trop occupées par des enjeux économiques, médiatiques, technologiques qui ne concernent que très peu de clubs. Même au sein de la Ligue 1, ces enjeux creusent un fossé entre les clubs, ce qui laisse planer la menace d’un football à plusieurs vitesses. 

Votre parcours dans le monde du football, en tant que gardien, entraîneur et chercheur, vous a permis de développer une réflexion approfondie sur l’arbitrage et la place de la technologie dans le football. Quels enseignements majeurs sur la nature humaine tirez-vous de ces expériences?

Dès lors qu’il y a des enjeux de compétition, de performance ainsi qu’économiques et médiatiques, les émotions sont exacerbées. Dès lors, il est difficile pour un être humain de garder sa droiture morale. Pourtant, le bon entraîneur doit toujours rester un éducateur. Je vais détailler en mobilisant un zeste de philosophie vulgarisée. L’éducateur ne peut pas passer outre certains principes éthiques supérieurs et se mettre à invectiver l’arbitre. Il y a des acteurs fondamentaux comme le coach, le gardien, le capitaine, le président qui doivent être éthiquement solides. Des fondamentaux devraient être recadrés : obliger les joueurs à serrer la main du corps arbitral, imposer aux éducateurs d’arbitrer un match par mois, sanctionner beaucoup plus durement les dérives physiques et verbales des dirigeants, utiliser le carton blanc à tous les niveaux

 Malheureusement, ces enjeux de formation à long terme sont balayés par le court terme des émotions démesurées (hubris) et du culte de la performance à tout prix. Si ce déferlement (catharsis) fait tout le sel de notre sport, l’éducateur doit savoir garder une mesure humaine vertueuse (ethos du kalos kagathos) qui a été détaillée magnifiquement par l’écrivain Albert Camus (notamment dans Le premier homme publié post-mortem en 1994 ; un vrai titre de gardien de but. Le philosophe pied-noir l’a été dans sa jeunesse oranaise).

Pour autant, il existe des joueurs et des entraîneurs qui sont exemplaires sur ce plan. Ce qu’ils veulent, c’est la performance de leur équipe et ils ont compris ce que peut apporter la maîtrise du règlement. Un entraîneur comme Julien Stéphan, que j’ai eu la chance de côtoyer au Stade Rennais, avait un comportement exemplaire avec les magistrats sportifs. Déjà, la dignité de ne jamais excuser une défaite par une cause externe (l’arbitrage). Il avait aussi beaucoup réfléchi à la VAR et comment il pouvait l’exploiter à son propre avantage.

Avec son capitaine, un joueur cadre comme Benjamin André, il avait cherché à être rusé (la métis d’Ulysse). Par exemple en cherchant à sortir le plus rapidement le ballon en touche suite à une faute potentiellement bénéfique aux Bretons (afin que la VAR intervienne plus facilement dans l’oreillette de l’arbitre). Cette logique de respect, tout en essayant d’obtenir un avantage, je la trouve honorable car elle souligne l’aspect stratège de l’éducateur. En tout cas, elle est bien plus constructive que de se rabaisser à prendre à partie l’arbitre.

RENE SILO, EDUCATEUR, DIRIGEANT NOUS A QUITTE

Agé de 75 ans, René SILO est un nom associé au territoire ultramarin. Ses activités à la RATP et dans le football ont été marquées par un sens aiguë d’humanisme, il a toujours associé le sport et la société. Son engagement dans les instances a été couronné de succès pour développer les compétitions des DOM TOM, mais aussi pour ses participations actives à la création du District des Hauts-de-Seine, et les implications qu’il a eu dans le Tournoi International du 92. Membre de la Commission Technique pendant de longues années il avait été un personnage important de l’ES COLOMBIENNE dont il fut Président.

A son épouse, ses deux filles, sa famille et ses amis, l’AEF 92 présente ses sincères condoléances par cette perte immense.

CECILE VOINDROT EDUCATRICE BMF DU FC ASNIERES

L’AEF 92 interroge pour mieux nous connaître les éducateurs et éducatrices qui font le Foot dans le 92.

Nous avons sollicité pour répondre à nos questions une éducatrice du club, Responsable de la Section Féminine du  FC ASNIERES Mme Cécile VOINDROT, titulaire du BMF.

QUI ES TU ?

Comment es- tu arrivée dans un club de Football ?

J’y suis arrivée en inscrivant mes 2 neveux à l’AVG FOOTBALL et étant aux abords du terrain pendant les entraînements, un éducateur du club m’a demandé de lui donner un petit coup de main et après il a souhaité que je prenne une licence dirigeante  pour encadrer les débutants (maintenant les U6 à U9). Le club de Villeneuve la Garenne m’a demandé si l’arbitrage me plaisait car en étant une fille, le club en avait besoin. Du coup j’ai passé la formation arbitre et obtenu le diplôme d’arbitre. J’ai arbitré pendant  3 saisons jusqu’à ce qu’une blessure professionnelle m’éloigne des terrains pendant 5 ans mais ce qui ne m’a pas empêcher de continuer à encadrer des équipes.

Quelle a été ta carrière de joueuse ?

J’ai joué 2 ans au sein de l’AVG FOOTBALL (football à 7) et là  j’ai repris une licence joueuse au FC  Asnières depuis l’année dernière (foot à 11). 

Et ton parcours d’éducatrice ?

12 ans à Villeneuve La Garenne où je suis passée par toutes les catégories masculines sauf Séniors.

Et depuis 2013, je suis au club du FC ASNIERES où j’ai pu passer mes formations et obtenu mon BMF. Actuellement je suis en charge de la section féminine, FILLOFOOT WU13 et Educatrice et joueuse des séniors en D1.

Tu as aussi un métier dans l’Education, peux tu nous en parler ?

J’ai travaillé pendant 6 ans au sein des écoles maternelles et primaires de Villeneuve La Garenne en tant qu’AVS pour les enfants en situation de handicap. Cette expérience a été très enrichissante et m’a permis de découvrir les différents handicaps.

As-tu des personnes qui ont marqué ta formation d’éducatrice de Football ?

Oui  bien sûr, Mr BECHON Florian, Mr HAMON Romuald,  Mr ROULIER Fabien et merci  à tous les intervenant(e)s des formations. 

Quel est le meilleur  souvenir dont tu peux nous faire part ?

Le meilleur souvenir (j’en ai de très nombreux) mais je le dois à Mr MORISSEAU Charles qui m’a permis de vivre ma première expérience en tant que coach de la sélection U15F et qui m’a donné sa confiance tout au long des détections et le jour de la sélection. Une expérience inoubliable et qui j’espère pourra se prolonger. 

L’ENTRAINEMENT

Asnières est un club qui a beaucoup évolué, ce club a t il des particularités notoires?

 Il y a une stabilité au niveau des éducateurs et du bureau ce qui nous a permis de créer un peu plus d’équipes jeunes dans lesquels  nous avons énormément de demandes. Nous sommes un club familial et qui propose diverses pratiques  (foot adapté, féminines) même pendant les vacances scolaires. Et avant le sportif,  le respect  et la convivialité sont nos priorités.

Avez-vous des temps de convivialité entre vous dans les groupes de joueurs?

Oui, nous avons des moments de convivialité avec les groupes. Pour moi, c’est tellement important d’avoir ces moments en dehors du terrain car il n’y a pas que le football dans la vie.

Les exemples sont nombreux, en vrac j’ai organisé des repas avec les Parents, pour mieux nous connaître et essayer de découvrir des compétences pour le club. Les soirées Ligue des Champions avaient été organisées avant le confinement. Toute la section féminine est partie pour assister à la rencontre féminine PSG GUINGAMP. La convivialité est omni-présente dans notre Projet.

Dans l’entraînement comment les garçons  ressentent-ils le fait d’être « coaché » par une femme ?

Cela ne leur pose aucun problème. Je n’ai jamais été confronté à ce qu’un joueur me dise que je suis une femme et que je n’avais rien à faire dans le football. Beaucoup de respect.

Ont-ils plus de facilité à t’écouter, te parler ?

Beaucoup plus de facilités à m’écouter et même très à l’écoute. Ils me font énormément confiance et se confient beaucoup plus. Encore aujourd’hui, j’ai des anciens joueurs qui continuent à m’appeler en cas de besoin. 

Prépares tu tes séances d’entraînement seul ?

Oui, je prépare mes séances seule, généralement je les fais avec une semaine d’avance, une séance me prend entre 60 et 90 minutes, surtout quand je la prépare pour des jeunes éducatrices. 

Quel est le procédé que tu préfères utiliser et Pourquoi ?

Je préfère utiliser le procédé « SITUATION » car j’apprécie quand les joueurs doivent s’adapter à la situation et doivent trouver des solutions. Le fait de leur faire découvrir et expliquer leur ressenti est très riche. Je trouve que le questionnement est un outil pédagogique essentiel.

Le travail des apprentissages techniques demande une réelle méthode pédagogique, quelle est ta méthode ?

Ma méthode est directive car  c’est important de corriger les mauvais gestes avant qu’ils ne prennent l’habitude du mauvais geste.  La CORRECTION est très importante, pour donner une meilleure technique à nos joueurs et joueuses.

Y a t il des âges avec lesquelles tu préfères travailler ?

Je préfère travailler avec les ados (13/18 ans).

LE FOOT FEMININ

Le football féminin serait il plus développé avec un plus grand nombre d’éducatrices ?

Oui, je pense car les parents des joueuses feraient beaucoup plus confiance à une femme. 

Les jeunes filles préfèrent-elles jouer ensemble ou avec des garçons ?

Elles préfèrent jouer ensemble. 

Comment accueillez-vous la pratique féminine sur le club d’Asnières ?

Au sein de la section féminine, nous accueillons toutes les féminines débutantes ou pas et de  tout âge. Après avoir ouvert l’équipe U18F à 11 l’année dernière, cette année les U15F vont découvrir le football à 11. Nous avons une équipe dans toutes les catégories. 

L’Enseignement du football est il différent ?

Non il n’est pas différent de celui des garçons, la seule chose qui change c’est qu’elles sont moins à l’écoute et manque beaucoup de coordination. 

LA COMPETITION

Souvent les parents sont envahissants pour certains éducateurs, quelle relation as tu avec eux ?

J’ai une très bonne relation avec les parents car dès le début il faut savoir mettre les barrières et leur dire ce qu’on attend d’eux autour d’un terrain. Mais aussi en leur permettant de s’investir au sein du club et de leur définir leur rôle. 

Sur le banc quel profil as tu ?

Je suis dans l’observation et dans la correction. Je ne veux qu’une chose c’est que les joueurs(euses) prennent du plaisir, mettre en application ce qu’on voit aux entraînements. Je ne veux pas qu’ils lâchent et de toujours croire en eux. Le travail finit toujours par payer. 

Que penses tu de la « Pause Coaching » dans le Foot d’Animation?

Je trouve ça très bien car cela permet aux coachs de pouvoir redonner les consignes et leur dire ce qu’il ne va pas afin qu’ils puissent corriger. Cela évitera aux coachs de s’énerver au bord du terrain sur leurs joueurs. Les coaches peuvent encore progresser sur les temps d’observation de leur équipe et des adversaires.

Qu’observes tu en premier dans le jeu de l’équipe adverse ?

J’observe l’animation de l’adversaire. 

Et pour ton groupe ?

Je regarde si mes joueurs ont compris les consignes d’avant match. Si celle-ci sont bien appliquées.

Le temps de jeu de tes joueurs /joueuses est-il identique ?

Oui, c’est très important qu’ils puissent au maximum avoir le même temps de jeu surtout dans le foot réduit. Après on sait que c’est plus compliqué dans le foot à  11 mais maintenant avec les changements illimités c’est beaucoup plus simple et important pour la confiance des joueurs/ses.

Ta relation avec le corps arbitral,  comment réagis-tu ?

Je réagis très bien et je le laisse arbitrer son match. Les joueurs ou joueuses de mon équipe savent qu’il ne faut pas répondre ou critiquer l’arbitrage sinon je les sanctionne en les sortant du terrain. 

CECILE VOINDROT UN ENGAGEMENT DANS LE CLUB ET AU DISTRICT 92

Ton message aux joueurs est-il marqué par une défense des décisions de l’Arbitre ?

Je ne les  laisse pas contester les décisions sinon je les sors immédiatement. L’arbitre fait partie du jeu et à le droit à l’erreur comme eux. Le respect est primordial sur un terrain comme en dehors.

Quel est ton engagement au sein du District 92 ?

Je fais partie de la commission de féminisation, cela est important de s’investir dans ce qui nous passionne.

LES EDUCATEURS ET L’AEF 92

L’AEF 92 souhaite rencontrer les éducateurs et éducatrices de terrain, ceux qui sont régulièrement au contact des jeunes joueurs, que penses tu avoir besoin en priorité pour être aidé dans ta progression ?

Nous avons toujours besoin d’apprendre et d’améliorer nos compétences. Il ne faut pas rester sur ses acquis et continuer de se former. 

Rencontrer des personnalités du Football est-il un moment que tu apprécierais ?

Oui j’apprécierais beaucoup pour pouvoir échanger sur leurs expériences. 

Tes collègues sont assez peu nombreux à nous avoir rejoint, et pourtant l’AEF 92 souhaiterait rassembler le plus grand nombre d’entre eux, comment les sensibiliser ?

Il faudrait se rendre dans les clubs afin d’y organiser des réunions et leur parler de l’AEF 92 car beaucoup ne connaissent pas. 

La découverte de clubs pros est aussi un programme que nous reprenons, penses-tu que cela soit une source d’intérêt pour eux ?

Oui c’est une source d’intérêt pour eux. Le haut niveau peut nous apporter des idées et nous faire profiter de leurs vécus.

Quelle question aurais tu voulu que nous te posions ? et ta réponse à celle-ci ?

Est-ce que la femme a-t-elle la même place qu’un homme dans un club ? 

Je ne pense pas, les clubs ont dû mal à faire confiance aux femmes et leur donner des équipes de compétition masculines.

Merci Cécile de tes réponses et maintenant nous allons te demander de nous dire ce que tu préfères entre les sujets suivants :

LA MER EN BRETAGNE

EXERCICE   ou   SITUATION       SITUATION

TECHNIQUE ou  PHYSIQUE        TECHNIQUE

MER ou     MONTAGNE              MER

THEATRE     ou    CINEMA          CINEMA

VIANDE     ou   POISSON             VIANDE

ASTERIX   ou    LUCKY LUKE        ASTERIX

BEYONCE    ou CELINE DION      CELINE DION

CORINNE DIACRE OU DIDIER DESCHAMPS   DIDIER DESCHAMPS 

MEGAN RAPINOE OU  WENDY RENARD    WENDY RENARD 

PARIS SG    OU    OLYMPIQUE DE MARSEILLE    O. MARSEILLE

ZIDANE      ou      MESSI                           ZIDANE 

NADAL   ou    FEDERER                          FEDERER 

COLUCHE     ou     DEBOUZZE                DEBOUZZE

AVION    ou   TRAIN                                AVION 

JEUX OLYMPIQUES  ETE ouTOUR DE  FRANCE  JEUX OLYMPIQUES

Ton film préféré :   SISTER ACT

Un livre favori :   LA HAINE QU’ON DONNE

Ton plat culinaire préféré :    TAJINE

Le coach qui t’inspire le plus : ZINEDINE ZIDANE

L’équipe qui t’a enthousiasmé :   LE REAL MADRID

Le match de ta VIE : La finale de la coupe du monde 98

La majeure partie des Champions du monde 1998 sont devenus consultant ou entraîneur.

PATRICK CHAUVET DE Chatillon

PORTRAIT DE COACH

Après le premier questionnaire de Didier TARDIVEAU, nous avons choisi d’en savoir davantage sur un éducateur formateur, membre de la Commission Technique 92 et en charge de l’équipe 1ère du CSM CHATILLON, Très apprécié dans le 92 il possède une réelle expertise, et a accepté depuis ses vacances de répondre à mes questions.

Quel a été ton parcours de joueur, et à quel poste ?

– J’ai débuté le foot à l’ASPTT Metz, j’y ai évolué en 17 et 19 Nationaux côtoyant Sylvain KASTENDEUCH , Antoine PFRUNNER , jean Philippe ROHR et des derbys contre le FC Metz j’ai débuté milieu de terrain puis reculé en défense, vu le niveau des joueurs au milieu . 

As tu des souvenirs de coachs qui t’ont marqué voir influencer ou qui t’ont inspiré ?

– Séraphin PUCETTI à Châtillon pour son côté rassembleur et compétiteur, Khaled SANDJAK pour son approche du foot et sa confiance aux jeunes du club. 

Quel a été ton parcours d’éducateur ?

– Je dois mon parcours d’éducateur à Jean Michel MARQUET (maintenant à Fontenay le comte en Vendée) et Jacques LACOURT … à la fin de ma dernière saison de joueur à Châtillon jean Michel MARQUET responsable technique m’a incité à prendre la 1 ère alors que je n’avais aucune expérience ni même la volonté déclarée et le Président Jacques LACOURT qui a accepté le fait que je passe de capitaine à coach sans apparemment aucun a priori.

Aujourd’hui quelles sont  tes fonctions ?

– Aujourd’hui à Châtillon je suis entraîneur de la 1 ère et responsable technique du foot à 11.

Comment as tu vécu le passage à de nouvelles formations avec une démarche pédagogique plus prononcée ?

– Les nouvelles formations sont plus condensées puisque sur 2 jours contre 1 semaine à mon époque mais elles sont peut être plus concises et en adéquation avec l’époque actuelle.

Le club est la cellule ou se côtoient des personnes d’horizons variés, comment vois tu le club de tes rêves ?

– Le club de mes rêves consisterait à s’entourer d’amis en 1 er et évidemment compétents …d’amis car on se dit les choses franchement et de la compétence à tous les niveaux de l’école de foot au foot à 11 avec 2-3 idées directrices fortes en adéquation avec le club et les compétences au service des joueurs et du club ….moins les égos !! 

La compétition est-elle utile à la formation du joueur ?

– La compétition est utile aux joueurs mais tout dépend l’âge et la catégorie quand je vois les comportements en école de foot ou sur des plateaux de certains éducateurs ou parents ….c est effarant !!! 

LE JEU  est il pour toi un procédé essentiel en Jeunes et en Séniors. Pourquoi ?

– Le jeu est une partie essentielle pour moi que ce soit en jeunes ou en seniors …quoi de mieux que de poser des problématiques aux joueurs à travers le jeu , car ils seront à mêmes d’y répondre en match ….un pianiste fait du piano pour progresser …il court pas autour ..!!! 

Quand tu es en charge d’une équipe, qu’observes tu en premier ?

– En charge d’une équipe ma 1 ère observation en match est de voir si tout le monde est au diapason du travail effectué dans la semaine et que tout le monde soit concerné en même temps sur tout les aspects. 

Et chez tes adversaires ?

– J’observe le système de jeu au coup d’envoi … à ce niveau c’est une évidence de voir les équipes se placer et j’essaie de repérer 2-3 joueurs adverses qui pourraient nous poser des problématiques.

Avec ton expérience comment juges tu le niveau des joueurs d’aujourd’hui ?

– Je trouve qu’aujourd’hui les joueurs sont plus techniques sûrement grâce aux pratiques diversifiées du foot ( Five , futsal ,etc ) il y a moins de paramètres physiques mêmes si il y en a toujours des restes suivant le coach adverse.

Comment prépares tu des causeries d’avant match ?

– Avec l’expérience souvent je ne les prépare pas, c’est plus un ressenti sur la semaine ou sur le match précédent et celui à venir même si je garde 2-3 idées fortes …mais j’essaie toujours de surprendre les joueurs d’un match à l’autre. 

Comment utilises tu le temps de la mi-temps ? 

– A la mi temps je laisse 5-7 mn de calme pour faire «  redescendre » tout le monde , moi y compris ) ensuite un rapide bilan de ce qui va et de ce qui ne va pas et 3 mn pour y remédier en 2ème  période. 

Avec ton expertise actuelle, l’éducateur a des besoins, quels en sont pour toi les plus souvent exprimés ?

– Je pense qu’aujourd’hui beaucoup de présidents et de responsables techniques devraient rester à leur place et laisser l’entraîneur faire son travail …c est d’ailleurs pour ça qu’ils l’ont pris. Sinon ils auraient dû aller s’assoir sur le banc , en amateur un coach a suffisamment de choses à régler (  football et hors  football avec les joueurs ) pour pouvoir le laisser travailler en toute sérénité ……ce qui n’est pas le cas partout ! 

Le tutorat est un axe sur lequel l’AEF 92 souhaite se positionner auprès des éducatrices-teurs, pour toi comment devrions nous procéder pour avoir le meilleur positionnement possible ?

– Je suis en tutorat depuis plusieurs années sur le BMF ou le BEF et j’ai toujours eu des gens compétents et concernés…en tant que responsable technique tu assures déjà une forme de tutorat dans ton club auprès de tes éducateurs.  

NDLR : L’AEF 92 propose des aides sur des cycles de 3 ou 4 séances pour accompagner des éducateurs demandeurs dans leurs clubs, il suffit de le demander en étant membre de l’AEF92.

LES COMPORTEMENTS du coach sur le banc sont parfois décriés, l’AEF souhaitent mettre en avant les attitudes positives, Comment es tu toi sur un  banc de touche ?

– Sur un banc de touche l’âge aidant je me suis beaucoup calmé même si je n’ai jamais étais très véhément envers mes joueurs ou le corps arbitral. Je suis plutôt dans la correction de ce que je demande et dans l’encouragement…ce qui ne m’empêche pas de râler quand même.

PLUS DE PARTAGE ET D’ECHANGES SONT NECESSAIRES.

L’ARBITRAGE et les EDUCATEURS, l’évolution de cette relation est elle bonne ? Comment l’optimiser à ton avis. ?

– Je regrette que l’arbitrage ne soit pas plus dans le partage et seulement dans le directif ….il est pratiquement impossible d’échanger avec le corps arbitral sans que ce soit pris pour une critique …Nous ne sommes qu’en  District et je pense que tout le monde aurait à y gagner si il y avait plus de partage et d’échanges aussi bien les arbitres que les coachs et les joueurs ….mais bon … Je me suis fait sanctionner d’un carton jaune alors que je m’adressais à un de mes joueurs …il y a donc encore beaucoup de chemin à faire ….!!!

Suite à cet épisode « COVID 19 », penses tu qu’il risque d’y avoir des répercussions sur les inscriptions des jeunes dans les clubs ? 

– Avec les restrictions sanitaires évidentes à appliquer je pense que l’épisode du Covid sera plus préjudiciable aux sports collectifs qu’aux sports individuels peut être plus facile à gérer et a appliquer. 

Anthony ton fils mène une carrière sympathique, quels conseils lui communique tu ?

– Sa carrière de National 1 en passant par N2 N3 et EDF Universitaire n’ayant rien à voir avec la mienne, je lui dis juste de prendre du plaisir dans les séances et les matchs et de s’entraîner comme il veut jouer ….de respecter les clubs et les gens sont il porte les couleurs 

Souvent quand je vais voir ses matchs il aime bien me demander mon avis ….il doit penser que je m’y connais au foot ….quelle erreur !!!

Quels conseils pourrais-tu donner à de jeunes footballeurs doués pour le Football?

Le Football est un JEU

– Les jeunes footballeurs doués feraient mieux d’écouter leurs éducateurs et de travailler en conséquence leurs points forts et leurs points faibles plutôt que d’écouter leur entourage ( parents , amis  » agents  » et autres ) qui eux s’y connaissent sûrement moins sauf devant la télévision ou au café des sports peut être ! 

As-tu une question que tu aurais aimé avoir ?

– Qu’est ce que la fonction d’éducateur t’a apporté dans ta vision du football ?

En un mot réponds à ce petit jeu sur ce que tu préfères :

EXERCICE   ou   SITUATION

TECHNIQUE ou  PHYSIQUE   

MER       ou   MONTAGNE

THEATRE     ou    CINEMA

VIANDE     ou   POISSON

ASTERIX   ou    LUCKY LUKE

BEYONCE    ou CELINE DION

ZIDANE      ou      MESSI

NADAL   ou    FEDERER

COLUCHE     ou     BEDOS

AVION    ou   TRAIN 

JEUX OLYMPIQUES  ETE  ou    TOUR DE  FRANCE 

PEPP GUARDIOLA UN EXEMPLE POUR DES MILLIERS D’EDUCATEURS UN COACH INSPIRANT

Ton film préféré : Usual Suspect

Ton plat culinaire préféré : Couscous

Le coach qui t’inspire le plus : Guardiola et Klopp

L’équipe qui t’a enthousiasmé : Le Barça de Guardiola ET  Liverpool de Klopp

Le match de ta VIE : Bayern – St Etienne 1976 ….on ne se refait pas.

MERCI BEAUCOUP DE  TA PARTICIPATION,

Message aux éducateurs de la part de Patrick CHAUVET…

.Prenez du plaisir dans ce que vous faites , mourrez avec vos idées et pas avec celles des autres , soyez cohérent avec vos principes et vos idées , continuez à vous former pour pouvoir performer et perdurer.

MERCI PATRICK.

Mieux nous connaître: DIDIER TARDIVEAU CTD 92

Bonjour Didier,

Pour le lancement du nouveau site de l’AEF92, nous souhaitons présenter régulièrement un éducateur, pour débuter nos articles nous avons souhaité mieux connaître le CTD des Hauts de Seine. Nous te remercions d’avoir accepté notre invitation.

Comment as-tu vécu le confinement ?

Un peu comme bon nombre de nos concitoyens. Une fois le temps de l’incrédulité passé, réflexion, recentrage sur l’essentiel et sur ce qui nous animent.

Quel a été ton parcours d’éducateur ?

Joueur de province, formé à l’USO Orléans. Mon parcours d’éducateur est exclusivement Francilien avec deux points étapes : Les Lilas et Racing CF .

Aujourd’hui en charge du 92, au sein de l’ETR quelles sont tes idées prioritaires à mettre en place dès la rentrée 2020 ?

L’accompagnement des clubs dans leur reprise d’activité est primordial. La société et le Foot ne sortiront pas indemne de cet épisode.  Les pratiquants et les éducateurs doivent se retrouver après une longue pause : sans pratique régulière, sans règles. Une mise à la cape qui aura nécessairement provoqué des manques et des frustrations mais aussi ouvert des fenêtres sur d’autres modes de pensée.  Bons nombre des enfants ont hâte de retrouver les ami(e)s au club et leur éducateur. Mais d’autres peut être pas ou en tout cas pas comme avant.

Peux-tu nous présenter ton « staff » de cadres techniques ?

L’équipe est constituée de 4 personnes : Fabien Roulier CTAD en charge du foot éducatif, Charles Morisseau CTDAP en charge du foot féminin , Olivier Giachino Technicien Départemental en charge du Futsal et des pratiques diversifiées et enfin Margot Lomon en charge de toute la gestion administrative de nos actions.

Le club est la base du foot et de sa pratique- quels conseils as tu à proposer pour le passage au foot à 11 en sortant des U13 ?

La patience et le discernement doivent guider l’action des éducateurs.

 A cet âge, la capacité d’adaptation des joueurs (es) est grande. Pour autant les enfants ne sont pas des adultes en miniature. Prendre des décisions actives de sur-classement ou de temps de jeu dans l’intérêt du rendement de l’équipe ou de la prétendue formation du joueur peut causer des dégâts plus tard qui seront irréparables ou irréversibles : physiologique, technique etc…. Pour les éducateurs en charge de la transition, la tâche est ardue. Il faut emmener les enfants vers une pratique ‘différente’ tout en préservant le rythme de développement, de croissances et leur horloge biologique. Terrain plus grand et distance de course aussi, plus d’adversaires et de partenaires et donc d’informations à traiter. A cela s’ajoute une approche de pratique plus compétitive.

L’éducateur doit s’évertuer à réaliser la transition à des rythmes différents mais vers un but commun. Cela requière beaucoup de pédagogie et savoir faire.

La compétition est-elle utile à la formation du joueur ?

Dans le cadre de la formation, la compétition est un outil. Elle ne doit pas être un gros mot et surtout pas un objectif. C’est un entrainement de plus pour travailler avec les enfants. Le meilleur puisque tout est fait à vitesse maximale et dans un contexte truffé d’incertitudes pour le joueur et pour l’équipe. 

Supprimer le Hors jeu en Football à 8, y serais tu favorable ?

Il y aurait des avantages et des inconvénients. 

Quand tu es en charge d’une équipe, qu’observes tu en premier ?

 Aujourd’hui je suis exclusivement en charge de sélections. Dans ce contexte, mes observations portent sur la performance des joueurs au service du collectif (facteur technique, tactique, athlétique, mental et invisible). Partant de cela, une difficulté s’ajoute, celle d’évaluer des potentiels de progression.

Très nombreux sont les éducateurs qui suivent les modules, mais ils ne vont pas tous aux certifications, tu as des analyses ?

Je manque d’éléments tangibles pour répondre à cette question. Il faudrait mener une étude statistique précise et d’envergure pour y répondre. Incidence du territoire, de périodicité, de l’âge de candidats, des motivations, des évolutions des règlements etc. 

Pour développer l’AEF, le rôle des cadres techniques est primordial. Comment mieux articuler les apports que l’AEF pourraient vous apporter ?

L’AEF a toujours constitué un partenaire privilégié pour les instances. Il faut maintenir ce lien et le développer. Les jeunes éducateurs ne perçoivent pas toujours l’intérêt d’adhérer à l’AEF. C’est une erreur. A l’image de la société, ils préfèrent avancer seul ou en petit groupe. Mais n’oublions jamais que « Seul on va plus vite ensemble on va plus loin ».  

Avec ton expertise actuelle, l’éducateur a des besoins, quels en sont pour toi les plus souvent exprimés ? 

Rémunération, évolution de carrière, et accompagnement dans l’exercice de leurs fonctions et de leur progression.

Le tutorat est un axe sur lequel l’AEF 92 souhaite se positionner auprès des éducatrices-teurs, pour toi comment devrions nous procéder pour avoir le meilleur positionnement possible ?

Les instances réfléchissent au devenir du tutorat.  L’AEF pourrait être un partenaire privilégié dans la mise en œuvre des décisions qui seront prises.

La féminisation est en plein essor, et pourtant on ne trouve pas beaucoup d’éducatrices dans les équipes de garçons. Penses-tu que ce serait un « plus » pour nos joueurs ?

La Féminisation, ce n’est pas que les joueurs qui ont à y gagner mais l’ensemble du football.

Pour les réunions de rentrée, que tu auras avec tes cadres techniques, l’AEF pourrait-t-elle avoir un temps de présentation de ces actions auprès des responsables techniques ?

 Sauf imprévu, l’AEF peut s’exprimer au cours de moment privilégié.

Suite à cet épisode « COVID 19 », penses tu qu’il risque d’y avoir des répercussions sur les inscriptions des jeunes dans les clubs ? 

Il ne faut pas négliger le risque que des parents se mettent dans une position attentiste. A ce instant, prédire leur volume est illusoire. D’autant que les récents rebonds de la pandémie en Asie ouvre beaucoup de scénarii. 

As-tu une question que tu aurais aimé avoir ?

Pas de nostalgie mais une image intacte et respectueuse pour mes premiers éducateurs : Bernard Dugaleix (Saran), Jean-François Bordas et Michel Pitel (USO) .

« On a tous à apprendre de tout le monde »

En un mot, réponds à ce petit jeu sur ce que tu préfères :

EXERCICE   ou   SITUATION

TECHNIQUE ou  PHYSIQUE   

MER       ou   MONTAGNE 

THEATRE     ou    CINEMA

VIANDE     ou   POISSON

ASTERIX   ou    LUCKY LUKE

BEYONCE    ou CELINE DION

ZIDANE      ou      MESSI

NADAL   ou    FEDERER

COLUCHE     ou     BEDOS

JEUX OLYMPIQUES  ETE  ou    TOUR DE  FRANCE 

Ton film préféré : trop nombreux

Ton plat culinaire préféré :  RAS

Le coach qui t’inspire le plus : « On a tous à apprendre de tout le monde »

MERCI BEAUCOUP DE  TA PARTICIPATION,

La fonte des glaces est un signe du réchauffement climatique, on peut tous retenir ce proverbe du costa Rica :-« La Terre n’est pas un lègue de nos parents, mais un prêt pour nos enfants.

Merci à toi Didier