La technique ne doit pas être idéale, mais adaptée

Voici un nouvel extrait de NOSOTROS qui questionne un formateur espagnol.

Responsable de la méthodologie au Recreativo de Huelva et auteur de nombreux ouvrages dédiés à l’entrainement en football, Miguel Fernández est l’un de ceux qui n’appréhendent le football qu’au travers de l’approche systémique.

NOSOTROS lui a donc demandé de définir son rôle et sa vision de l’entrainement.

Quelle est votre rôle au Recreativo de Huelva ?  

J’ai rejoint le département méthodologique du Recreativo car le club souhaitait faire évoluer sa méthodologie d’entrainement. A mon arrivée, nous avons donc débuté un travail de « rénovation », avec le directeur technique de l’époque. Aujourd’hui, je poursuis ce travail aux côtés d’un ancien joueur du club, Jesús Vazquez.

Notre intention est de faire évoluer notre approche de l’entrainement en y apportant une vision plus holistique, plus systémique, pour reprendre des termes actuels. Au regard de ma formation universitaire, le club a souhaité me confier la mise en place de cette approche, des plus petits jusqu’à l’équipe réserve, en parallèle de la formalisation d’un modèle de jeu commun à toutes les catégories.

« Notre intention est de faire évoluer notre approche de l’entrainement en y apportant une vision plus holistique, plus systémique »

Nous insistons beaucoup sur la compréhension et l’interprétation de notre modèle de jeu par les joueurs en utilisant beaucoup les formes jouées, sans exclure les situations analytiques. En outre, l’aspect athlétique est pour nous un élément fondamental de la performance et nous le mettons le plus souvent en place, à travers des tâches plus analytiques. Nous sommes toujours très vigilants dans le choix des tâches proposées et au contexte, qui doivent être les plus proches possibles du match.

Notre volonté, c’est former des joueurs adaptables au jeu, mais il est difficile de leur demander de s’adapter sans leur apprendre à le faire. Pour nous, la meilleure façon le faire, c’est de leur proposer des tâches proches de la réalité, de la logique interne du football, tout en étant capable de modifier certains paramètres de ce contexte pour favoriser cette adaptation. Manipuler à bon escient certains paramètres, va favoriser l’adaptation du joueur, sans que nous, entraineurs, n’ayons besoin d’être radical dans nos consignes. L’idée étant d’en dire le moins possible, ne rien forcer !

« Nous sommes toujours très vigilants dans le choix des tâches proposées et au contexte, qui doivent être les plus proches possibles du match »

A toujours vouloir donner des consignes, prescrire les faits et gestes du joueur, nous finissons par les rendre dépassés, presque impuissants dans le jeu, or il est essentiel que les qu’ils apprennent et décident par eux-mêmes.

Cette vision de l’entrainement, nous la mettons en place à travers l’approche dynamique écologique (Ecological Dynamics), qui nous semble très appropriée à notre vision de l’entrainement et au développement des joueurs.

Cette approche est formalisée et mise en place, par des réunions avec les entraîneurs de chaque année d’âge, parce qu’à chaque étape de la formation du joueur, selon qu’il s’agisse d’enfants de 6 ou 7 ans, de joueurs de 14 ans ou de 18 ans aux portes du haut niveau, le type de séance et les contenus sont différents.

« Manipuler à bon escient certains paramètres, va favoriser l’adaptation du joueur, sans que nous, entraineurs, n’ayons besoin d’être radical dans nos consignes »

Pour un jeune, intégrer l’équipe première du Recreativo, doit être un processus. Chaque année d’âge a des contenus de formation liés les uns aux autres. Nous ne mettons pas les contenus dans des boites à catégories d’âge, en disant : « à cet âge, nous devons travailler ceci, puis l’année d’après nous devons travailler cela ». Cependant, les contenus de chaque année d’âge sont déclinés de façon très fine, parce que le niveau de développement de chaque personne, de chaque joueur, est différent.

Il se peut qu’un joueur de 11 ans ait la capacité d’acquérir le contenu tactico-technique d’un joueur de 13 ou 14 ans, car une personne n’évolue pas de manière linéaire, mais par des oscillations, parfois même des sauts brusques. Une importante progression sur un laps de temps très court, puis une chute soudaine, suivie par une stagnation pendant 6 mois ou un an, puis un nouveau rebond.

Chaque jour, nous sommes un peu meilleurs, mais il est possible que dans un mois, nous soyons moins bons qu’aujourd’hui et que dans six mois, nous soyons bien meilleurs qu’au départ. Nous prenons en compte le fait que le développement d’un athlète ne soit pas un long fleuve tranquille et qu’il épouse une courbe avec d’importantes oscillations.

Nous avons donc formalisé certains contenus à travailler à chaque étape, mais cette planification n’est pas figée. Nous laissons les joueurs se développer et s’ils ont plus de capacités que d’autres, nous ferons évoluer nos contenus pour nous adapter à leurs capacités.

« Il se peut qu’un joueur de 11 ans ait la capacité d’acquérir le contenu tactico-technique d’un joueur de 13 ou 14 ans, car une personne n’évolue pas de manière linéaire, mais par des oscillations, parfois même des sauts brusques »

Notre modèle de jeu est très étayé, à l’aide de principes, sous-principes, sous sous-principes, mais j’imagine que presque toutes les écoles de football fonctionne comme cela. Au départ, les 6, 7, 8, 9 et 10 ans apprennent les principes les plus généraux de notre modèle de jeu. Plus ils grandissent plus ils abordent des principes spécifiques, en nous inspirant de ce que préconise la périodisation tactique.

Par exemple, nos U10 travaillent sur la largeur de manière générale alors que les U18 travaillent aussi sur la largeur, mais de manière spécifique dans la relation du latéral – excentré et selon les convictions de l’entraineur. En parallèle, un travail athlétique est réalisé en ayant à l’esprit que si notre approche se veut systémique, elle ne doit pas oublier une partie qui la compose.

Aussi, s’entrainer de façon systémique ne signifie pas que nous travaillerons toujours à 11 contre 11. Parfois nous aurons besoin d’isoler une partie, par exemple en travaillant avec les centraux, qui ne constituent qu’une partie de la systémique de l’entrainement, mais elle doit être dans en relation avec le tout et vice versa.

Il me semble qu’il existe une certaine confusion dans les termes, quand certains affirment travailler de façon systémique, avec des jeux réduits, à neuf contre neuf, etc.

L’idée serait davantage d’extraire une zone du terrain, avec un deux contre deux, un ailier et un latéral par exemple, contre deux autres joueurs qui évoluent le plus souvent dans la même zone. Cela permettrait de reproduire de façon très concrète un contexte familier et proche du match pour les joueurs.

« S’entrainer de façon systémique ne signifie pas que nous travaillerons toujours à 11 contre 11 »

Nous travaillons donc de manière globale, en partant de principes très généraux pour aller vers des principes plus spécifiques. De la même manière nous travaillerons sur les aspects athlétiques en partant d’aspects très généraux pour aller vers des aspects très spécifiques, tout en veillant à ce que tout ce qui est abordé de façon globale soit en relation avec ce qui est abordé de façon analytique et inversement.

C’est ainsi que nous avons aussi développé notre modèle de programmation des capacités physiques, selon le stade de développement des joueurs. Parfois, dans un même groupe, des joueurs de 12 ans ont un stade de maturation qui correspond à celui d’un enfant de 9 ans et d’autres à celui d’un jeune de 16 ans. Or, vous devez veiller à ce que tous les joueurs progressent, qu’ils soient en retard ou en avance dans leur développement. Il faut donc proposer des stimuli différents et cela est également valable sur la partie technique, tactique, etc.

Chez les 6 – 12 ans, ou en règle générale, la chronologie des stades de développement est plus stable et l’apprentissage différentiel (à l’image de vos très longs entretiens avec Carlota Torrents et Wolfgang Schöllhorn) est un pilier essentiel de notre approche. Par exemple, sur un travail de passe, nous allons proposer des situations ou le joueur va faire des passes de l’intérieur, tout d’abord face à lui, puis à sa droite, à sa gauche, en diagonale, puis dans un ordre établi, inversé, puis aléatoire, mais à la fin, le joueur aura pu vivre de la répétition.

« Vous devez veiller à ce que tous les joueurs progressent, qu’ils soient en retard ou en avance dans leur développement. Il faut donc proposer des stimuli différents »

Ces variations dans les répétitions vont permettre ce que l’on appelle une synergie préférentielle dans le système psychomoteur des enfants. Notamment dans la phase d’initiation, il semble qu’une certaine répétition soit nécessaire, mais cela ne veut pas dire qu’il faut répéter selon les mêmes modalités. Nous veillons à ce que chaque répétition soit variée, dans l’angle de la passe par exemple, ce qui va élargir la palette technique du joueur.

A partir des 11/12 ans, nous travaillons la passe à travers des jeux réduits, en modulant progressivement le niveau des contraintes jusqu’aux 18 ans où nous ne faisons plus de travail technique, au sens strict du terme. A cet âge-là, nous considérons que le joueur a besoin d’autres formes de travail dans sa formation. En Espagne, à cet âge, les joueurs évoluent dans une catégorie appelée Division d’honneur (18 ans nationaux) où certains jeunes joueurs comme Ansu Fati ou Pedri, pourraient évoluer et nous considérons que leur progression ne peut plus se faire avec des exercices techniques figés.  

Pour revenir sur l’apprentissage différentiel et la dynamique écologique, beaucoup pensent que ces approches ne sont pas valables pour des joueurs de haut niveau. Lors de mon arrivée, j’ai voulu reproduire et vérifier l’expérience vécue dans mon club précédent, Bollullos. Dans ce club amateur qui n’évolue pas au plus haut niveau, mais qui accueille de jeunes joueurs potentiellement capables d’intégrer des structures de haut niveau, nous avions adopté l’approche dynamique écologique.

Au-delà de notre titre de champion, sans perdre un seul match, nous avions observé les progrès importants de l’équipe. L’évolution des comportements des joueurs était aussi positive, car ils étaient devenus, au fil des semaines, très performants dans l’interprétation du jeu et dans la capacité à faire face aux évènements imprévisibles. Au-delà des qualités certaines des joueurs, nous avions pu observer l’influence de notre approche de l’entrainement et qui a mené, peut-être, le Recreativo de Huelva à choisir une alternative à l’entrainement traditionnel.

D’un point de vue “cognitiviste”, nous savons qu’au départ les apprentissages sont de meilleure qualité lorsque les conditions sont stables. Ce point de vue théorique apparait complémentaire pour certains et contradictoire pour d’autres qui prônent un apprentissage différentiel. Comment organisez-vous le processus d’apprentissage du football, activité sportive chaotique chez les jeunes ? 

Il y a une chose qui est claire dans le football, c’est que personne n’est capable de répéter, de façon identique, un geste technique. Les humains sont des systèmes complexes et ne sont pas capables de répéter un mouvement à l’identique, y compris dans des conditions de laboratoire. Il y a toujours des facteurs qui viennent changer la donne, des paramètres de force, d’angulation du mouvement, de motivation du joueur, qui rendent chaque répétition différente des autres.

Si, dans des conditions de laboratoire nous ne sommes pas en mesure de répéter le même geste deux fois de suite, il ne sert à rien de vouloir régler le geste d’un joueur ou imaginer un geste technique idéal. Si le contexte dans lequel le joueur va devoir réaliser un geste n’est jamais le même, je me dois d’entraîner le joueur dans la variabilité.

« Les humains sont des systèmes complexes et ne sont pas capables de répéter un mouvement à l’identique, y compris dans des conditions de laboratoire »

Dans une discipline comme le trampoline où le gymnaste est évalué sur la difficulté technique et esthétique de la figure réalisée, alors, oui, il peut être logique de répéter le geste technique, avec un objectif de perfection. Mais c’est la caractéristique de ce sport à habileté fermée.

Dans une activité comme le football, qui se pratique dans un contexte ouvert, variable, l’approche de l’entrainement ne peut pas être identique au trampoline, avec des répétitions de figures imposées à l’avance. Par conséquent, dans un match de football qui est par nature aléatoire, il me semble logique d’entrainer les joueurs dans des contextes aléatoires. Nous n’entrainons pas les joueurs à faire des talonnades pour faire des passes, pourtant les enfants en réalisent en match sans même les avoir abordées en séance. Cette même observation est valable pour le retourné ou la bicyclette, combien de fois proposons-nous cela en séance ?

Je pense que la technique doit être avant tout adaptée et non pas idéale. Un gymnaste a besoin d’une technique idéale au regard de la nature de son activité. Un joueur ou une joueuse de football a besoin d’une technique efficace, adaptée aux circonstances du jeu à chaque instant.

L’apprentissage différentiel, de ce point de vue, est vraiment riche car il propose la répétition indispensable à l’apprentissage, mais en invitant à changer constamment un ou plusieurs paramètres d’exécution. Ainsi, vous offrez un contexte d’entrainement qui se rapproche de ce qui se passe lors des matchs.

« Un joueur ou une joueuse de football a besoin d’une technique efficace, adaptée aux circonstances du jeu à chaque instant »

Dans un des livres que j’ai écrit sur la complexité, un analyste du club qui m’a fait le plaisir de rédiger le prologue, a soulevé quelque chose de très intéressant. Selon lui et je partage totalement son point de vue, faire une passe à la 30ème minute d’un match tranquille, en menant largement au score n’a rien à voir avec faire une passe dans les arrêts de jeu, d’un match de coupe, en étant mené un à zéro. Ce contexte, totalement différent, va influencer grandement le comportement du joueur. Un joueur capable de faire quelque chose à la trentième minute n’en sera pas forcément capable à la 90èmeminute, dans un contexte émotionnel et compétitif qui change complètement la donne.

C’est pourquoi la technique doit se travailler avec beaucoup de variabilité, dans la droite ligne de ce que préconise l’apprentissage différentiel, où la technique, mais d’une manière plus générale, le mouvement doit être contextualisé.

Plus les conditions sont diverses, plus les enfants vont pouvoir expérimenter des situations différentes, plus ils vont être capables de percevoir, de décider et d’agir selon les conditions. Aussi, plus l’entrainement est varié, plus vous élargissez la variabilité et donc l’adaptabilité technique des joueurs.

Les techniciens sont souvent très sensibles à la programmation annuelle, mensuelle ou/et hebdomadaire, avec notamment une progression linéaire prévue au fil de la saison. Organisez-vous les contenus au sein du club au sein d’une programmation ? 

En concertation avec les entraineurs de chaque année d’âge, nous avons fixé un niveau minimum dans les contenus à acquérir à chaque étape, que nous avons baptisé « contenu minimal ». A l’image d’une pyramide, notre école de football permet, à partir de la moitié de cette pyramide jusqu’au sommet, à l’entraineur d’être un peu plus libre.

C’est à lui de consulter les collègues des plus jeunes et de proposer des contenus adaptés au niveau de son groupe, au regard de son niveau d’acquisition à la hausse ou à la baisse, pour adopter une exigence flexible et éviter que son groupe ne s’ennuie. Aussi, les joueurs doivent maitriser certains contenus pour franchir les étapes, mais nous évaluons cela sans nous montrer intransigeant sur les temps de passage.

Concernant la programmation des contenus pour chaque année d’âge, nous voulons sortir de la vision de Descartes, qui préconise de diviser pour mieux régner. Nous pensons que le niveau de maitrise de nos contenus doit être structuré, de manière à ce que les enfants puissent dépasser ces niveaux et visualisent leurs progrès.

« Nos contenus minimums doivent être des guides qui permettent de savoir par où commencer. Ce ne sont pas des règles absolues, car personne ne sait quel niveau atteindront les enfants à la fin de la saison »

A l’université, on apprend à construire, planifier des cycles mensuels où tout est segmenté, mais la réalité est différente. Le feedback que vous donne le joueur, dans ce cas l’enfant, peut être très différent de ce qu’avait prévu l’éducateur.

Par exemple, vous avez prévu de travailler sur le contrôle orienté, mais vous avez un petit qui fait ça sans même le savoir tous les jours au parc ou dans la rue, sans que personne ne lui ait rien expliqué. Croyez-vous qu’il soit pertinent d’insister là-dessus pour cet enfant ?

Nos contenus minimums doivent être des guides qui permettent de savoir par où commencer. Ce ne sont pas des règles absolues, car personne ne sait quel niveau atteindront les enfants à la fin de la saison. Nous ne le saurons qu’à la fin, en fonction de ce que les joueurs réalisent et c’est une discussion que j’ai régulièrement avec le coordinateur de l’école de football.

« Dans notre programmation, nous organisons les contenus un peu comme un nuancier, en partant du blanc pour aller vers le noir. L’entraineur pourra jouer sur toute la palette de gris dans le niveau de contenus, en fonction du niveau du groupe et des besoins de chacun »

J’ai toujours eu des doutes sur la programmation rigide des contenus par année d’âge. Le développement est si différent d’une promotion à une autre et au sein de cette même promotion, que nos contenus peuvent être adaptés à certains joueurs de la promotion, mais trop difficiles ou trop faciles pour certains.

Dans notre programmation, nous organisons les contenus un peu comme un nuancier, en partant du blanc pour aller vers le noir. L’entraineur pourra jouer sur toute la palette de gris dans le niveau de contenus, en fonction du niveau du groupe et des besoins de chacun.

L’avantage de ce nuancier entre le noir et le blanc permet d’offrir l’opportunité à l’entraineur de s’adapter au contexte, tout en respectant la couleur dominante, et que tous les entraineurs travaillent dans la même direction. De plus le fait de travailler la même couleur, d’une année sur l’autre, va permettre non seulement de s’adapter au groupe, mais aussi, de favoriser la variation des répétitions et surtout de gagner du temps sur les consignes de la tâche, puisque les joueurs les connaissent globalement.

Ce mode de fonctionnement permet non seulement d’instaurer chez les joueurs, des habitudes de travail, mais aussi d’ancrer des comportements adaptés et une réelle compréhension du jeu, plus que des situations proposées.

Vous utilisez beaucoup le terme de variabilité dans l’entrainement, dans les modalités d’organisation des séances, des tâches proposées aux joueurs. Pensez-vous qu’il soit pertinent de pousser cette variabilité jusqu’à la rotation des entraineurs en charge des groupes au cours de la saison ? 

En Espagne, certains clubs le font mais cela nécessite que les entraineurs connaissent les groupes des années précédentes et des années suivantes. Cela peut être une bonne chose mais cela réclame certains prérequis. Je crois qu’entre le coach et le groupe, un lien existe, un lien qui ne me semble pas pertinent de rompre au cours de la saison.

Dans le système équipe, il existe aussi, un système joueur-entraineur et selon la perspective systémique, modifier un élément du système, changera tout le système. Enfin, ce type de rotation en cours de saison réclame que tous les entraineurs maitrisent parfaitement le modèle de jeu mis en place au club.

Autant de motifs qui ne nous ont permis d’arriver à un consensus à ce sujet, au-delà du fait que certains entraineurs se sentent plus à l’aise avec une certaine catégorie d’âge.

Vous êtes l’auteur d’un libre sur l’entrainement émergent, pouvez-vous nous présenter l’idée de cette approche de l’entrainement ? 

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette thématique, à partir des travaux de Paco Seirul-lo, Vítor Frade et d’autres, le concept d’émergence a attiré mon attention. Nous avons toujours appris qu’une équipe était la somme de tous les joueurs, de leurs caractéristiques. Mais dans cette somme, chacun des joueurs apporte un quelque chose qui n’est pas quantifiable, sinon il serait très facile de construire une grande équipe.

Vous prenez les meilleurs joueurs du monde et en les additionnant, vous aurez la meilleure équipe au monde. Certaines équipes ont dans leurs rangs, beaucoup de grands joueurs, pour autant elles peinent à gagner des titres, parce que les interactions de qualité ne se produisent pas entre les joueurs.

Prenons l’exemple du FC Barcelone et la situation de Griezmann, un des meilleurs joueurs au monde. Il est dans une grande équipe et pour une raison quelconque, n’arrive pas à interagir de façon fonctionnelle au sein du collectif, pourtant constitué de nombreux grands joueurs.

« Nous avons toujours appris qu’une équipe était la somme de tous les joueurs, de leurs caractéristiques. Mais dans cette somme, chacun des joueurs apporte un quelque chose qui n’est pas quantifiable, sinon il serait très facile de construire une grande équipe »

L’émergence est essentielle, car les interactions de Griezmann avec ses coéquipiers de l’équipe de France émergent mieux que dans le contexte de Barcelone. C’est-à-dire que de la nature de ses relations avec Messi, Dembélé, Busquets, permettent l’émergence, aujourd’hui, d’un produit qui vaudrait moins que la somme de ces relations. Tout est affaire de contexte.

Imaginez que vous soyez à la tête d’une équipe, d’un groupe de joueur. Ce même groupe, selon qu’il porte les couleurs de l’Athletic Bilbao ou celles de Villarreal, ferait émerger un football qui serait bien différent.

L’Athletic Bilbao propose souvent un football plus direct, avec beaucoup de centres alors que dans le sud de l’Espagne, Villarreal propose un football plus élaboré, plus positionnel. Ce même groupe dont vous avez la charge, selon que vous le plongiez dans un contexte ou un autre, fera émerger des comportements qui seront bien différents.

L’entrainement émergent vise à tirer le meilleur de tous les joueurs en mettant à profit ce qui émerge de leurs interactions, pour enrichir le modèle de jeu. Partons du principe que mon modèle de jeu défend une idée de jeu combinée, en repartant de derrière à travers une possession du ballon qui nous permette d’initier, créer et finir.

Au fil des séances, j’observe qu’il y a une bonne connexion entre mon latéral et mon excentré, par exemple. Le latéral trouve souvent notre excentré dans la profondeur et cette relation provoque du déséquilibre chez nos adversaires. Ce type d’interaction n’est pas forcément privilégiée dans le modèle de jeu, mais elle fonctionne. Pourquoi ne pas l’ajouter pour enrichir le modèle ?

Dans mon club précédent, Bollullos, nous avions un modèle basé sur le jeu combiné, mais je me suis rendu compte que l’équipe s’auto-organisait dans un 4-1-4-1 médian, avec des joueurs de côté très rapides, très à l’aise pour exploiter la profondeur notamment en contre-attaque ou des attaques rapides.

Au départ, nous avions décidé à la récupération haute du ballon, de rechercher plutôt de la sécurité. Devant les caractéristiques de la plupart des joueurs à vocation offensive et leurs interactions fonctionnelles j’ai fait évoluer le modèle. On voit bien ici, comment l’interaction des joueurs a fait émerger quelque chose d’imprévu, mais qui a enrichi notre modèle.

Il ne faut pas être fondamentalistes, comme on dit en Espagne. Pourquoi ne pas profiter de ce qui émerge entre les joueurs ? Pourquoi vouloir absolument redoubler les passes, alors que les joueurs se recherchent et se trouvent très bien dans la profondeur ?

L’idée essentielle de l’entrainement émergent est de construire un modèle de jeu en s’appuyant sur les choses nouvelles qui émergent lors des séances. Parfois vous êtes surpris par l’émergence de certaines relations et plutôt que de vouloir les modifier et convaincre les joueurs, il est peut-être profitable de faire évoluer votre modèle et favoriser l’expression de leurs qualités, surtout s’ils ne sont pas convaincus.

Évidemment, si les émergences sont négatives, il est logique de ne pas les intégrer au modèle de jeu. Modifier sa façon de jouer en s’appuyant sur les émergences est un concept lié aux systèmes complexes.

« Parfois vous êtes surpris par l’émergence de certaines relations et plutôt que de vouloir les modifier et convaincre les joueurs, il est peut-être profitable de faire évoluer votre modèle et favoriser l’expression de leurs qualités, surtout s’ils ne sont pas convaincus »

Dans ce livre, il est beaucoup question de systèmes complexes, avec tout ce que cela implique, notamment la terminologie et une approche systémique de l’entrainement. La proposition du FC Barcelone, notamment avec le microcycle d’entrainement structuré, est une base fantastique pour appréhender le joueur, mais aussi l’équipe comme des systèmes complexes. Le livre s’inspire de cette approche en contextualisant les termes d’émergence, de rétroaction, du chaos, des attracteurs, etc.

Après réflexion, je changerais des choses ou des expressions qui peuvent paraître un peu fondamentalistes dans l’approche de l’entrainement et j’y ajouterais sans doute des nuances. Dans mon dernier livre, j’ai poursuivi ce travail sur les émergences et les systèmes complexes et leur application à la technique, ou pour être plus précis au mouvement.

D’un point de vue écologique, la contrainte est envisagée comme un puissant levier d’apprentissage, d’autres au contraire envisagent la contrainte comme un élément limitant. Pourriez-vous expliquer votre vision de la contrainte au sein de l’entrainement émergent ? 

Je vois le rôle de la contrainte comme l’ensemble des paramètres qui vous permettent de faire certaines choses tout en vous empêchant d’en faire d’autres. Imaginons un 3 contre 3, sur un terrain de 10 mètres par 10 mètres. Il y a dans cette situation, une très grande densité de joueurs.

Dans un espace aussi réduit, sur l’aspect technique, certains éléments comme une conduite de balle seront presque impossibles. Le contexte proposé ici, vous limite, voire vous empêche certaines choses et en même temps il encourage fortement d’autres éléments.

Par exemple, sur les passes afin de permettre la conservation du ballon, le contexte va favoriser l’émergence de passes rapides, de choix appropriés dans les surfaces de contacts, pour gagner en sécurité, en précision dans les transmissions.

Très concrètement, dans cette situation, frapper le ballon avec le coup de pied, n’a pas de sens pour réaliser des passes à deux mètres, cela va donc favoriser les passes de l’intérieur du pied. Par conséquent, le seul fait de modifier un paramètre de la tâche, par exemple agrandir les dimensions du terrain à 30 mètres sur 30 mètres, facilite l’émergence d’un élément.

Imaginez la même situation de trois contre trois, mais à chaque sortie du ballon, les joueurs doivent réaliser dix squats, franchir deux haies et trois accélérations sur 10 mètres. Les joueurs à chaque remise en jeu, sont déjà dans un état de fatigue, avant même que les contraintes de la tache n’opèrent et cette contrainte de pré fatigue, modifie la tâche.

« Je vois le rôle de la contrainte comme l’ensemble des paramètres qui vous permettent de faire certaines choses tout en vous empêchant d’en faire d’autres »

On peut donc distinguer ici, les contraintes de la tâche et les contraintes du joueur et pour boucler la boucle, c’est très différent de réaliser une passe à la 1ère minute ou à la 90ème.

Aussi, il peut être intéressant, en plus de manipuler les contraintes sur la tâche et sur le joueur, d’ajouter une contrainte environnementale. Dans la même situation, des conditions particulières seront mises en place, pour l’équipe en possession du ballon, en pénalisant la perte du ballon comme si l’équipe était menée 1 à 0, à la 90ème minute du match et le coup de sifflet final de l’arbitre.

La fatigue, l’espace et le contexte, fait que le comportement des joueurs est différent, mais très similaire au contexte du match. Si vous savez bien manipuler les contraintes, avec une situation de conservation du ballon à 3 contre 3, qui semble au départ décontextualisée, parvenir à simuler des situations proches de la compétition.

Il est donc essentiel, d’être inventif, se documenter, chercher, pour savoir qu’il ne suffit pas de seulement conditionner le joueur, mais de placer le joueur dans un contexte très proche de la réalité du match, pour vous entraîner comme vous jouez, même si en Espagne, beaucoup jouent comme ils s’entraînent.

Je crois beaucoup au fait de s’entraîner comme on joue, même s’il y a beaucoup d’aspects individuels qui doivent être améliorés.  Par exemple, j’entends souvent que pour augmenter la vitesse de transmission du ballon, il faut impérativement jouer en deux touches ou une touche. A certains moments, il est nécessaire de jouer en trois touches, parce que le contrôle n’est pas bon. 

Mais cette contrainte est tellement forte, qu’elle en devient contreproductive avec des joueurs en difficulté à la suite d’un mauvais un contrôle, qui adoptent des comportements inverses et parfois surréalistes pour protéger le ballon en attendant l’aide d’un partenaire qui vient leur prendre le ballon dans les pieds. Ce genre de comportements sont aberrants, mais surtout à force d’utiliser ce type de contraintes, on cultive de mauvaises habitudes chez les joueurs.

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